Guerman a trente-trois ans. Il a « passé sa vie à combattre les appareils téléphoniques, sans grand succès toutefois ». La nuit, il recouvre le sien d'une grande boîte en carton. Le matin, il sort la boîte sur le balcon. Cela dure depuis longtemps. Et puis un jeudi, cinq heures du matin, le téléphone sonne quand même.
C'est Kotcha. Kotcha gère une station-service dans la steppe du Donbass, cette vaste région industrielle dans l'est de l'Ukraine — les oblasts de Donetsk et Louhansk — qui produit du charbon, de l'acier, des champs de maïs à perte de vue, et apparemment aussi des frères qui disparaissent sans prévenir. Le frère de Guerman gérait la pompe. Il a décidé de se barrer à Amsterdam (ou Berlin — Kotcha n'a pas très bien entendu). Il ne reviendra pas. La pompe, elle, reste sur place.
Guerman n'a aucune envie de partir. Il le dit lui-même, avec la franchise tranquille de quelqu'un qui a depuis longtemps abandonné l'idée de se mentir : « J'ai 33 ans. Je vis seul et heureux depuis longtemps. J'ai un diplôme qui ne sert à rien. J'ai assez d'argent pour ce qu'il me faut. Trop tard pour de nouvelles habitudes. Tout me convient. » Et il conclut, impeccable : « Je crois que j'ai réussi ma vie. »
Il prend la route le lendemain matin à cinq heures.
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Pour un tel voyage, il faut un équipage. Guerman n'a pas vraiment le choix du sien.
Il y a Liolik, le colocataire. Costume surdimensionné qui « pendait sur lui comme un drapeau par temps calme ». En sueur l'été, gelé l'hiver, mal à l'aise au volant, mal à l'aise en costume, mal à l'aise en général. Liolik n'aime pas son frère Boria, et Boria le gouverne à distance depuis les couloirs de l'administration régionale.
Il y a Boria, justement — alias Bolik. Svelte, bien coiffé, lentilles de contact, manucure probable. Fils d'un ancien apparatchik recyclé dans les affaires. Le genre à s'asseoir sur une chaise en plastique dans une station-service de bord de route et à l'essuyer d'abord avec une serviette. Il annonce qu'il vient avec eux, comme ça, parce que son frère s'y trouve aussi et qu'il « ne va pas vous gêner ». Liolik se tait, mécontent. Ce sera son état pendant l'essentiel du roman.
Et puis il y a dix disques de Charlie Parker. Que Boria a enregistrés pour écouter en route. Liolik n'a pas son mot à dire sur la musique. « C'est ton frère qui décide de ce qu'on écoute ? — Il ne décide rien du tout », répond Liolik, vexé. Parker déchire l'air, et la Volkswagen cabossée prend la direction du sud-est.
Le Donbass comme territoire épique (mais drôle)
Le Donbass n'est pas un pays — c'est une région ukrainienne, deux oblasts, Donetsk et Louhansk, aujourd'hui partiellement sous occupation russe. Mais dans le roman de Zhadan, publié en 2010, bien avant la guerre, c'est quelque chose d'autre encore : un territoire improbable et vivant, aussi absurde qu'attachant. Ses routes poussiéreuses, ses parkings déserts à l'aube illuminés par les néons d'un supermarché échoué comme « un paquebot », ses champs de maïs qui « rongeaient la rétine » dans la lumière de mai — tout cela forme une géographie intérieure qui ne ressemble à rien d'autre.
Zhadan aime cette région sans la mythifier. Il la regarde comme on regarde quelqu'un qu'on connaît depuis trop longtemps pour l'idéaliser et trop bien pour s'en débarrasser. Résultat : des scènes qui n'appartiennent qu'à lui.
Exemple : le camion de transport de volailles qui coupe la route sur un pont. Les cages s'éparpillent sur le bitume. Des centaines de poules « abasourdies zonaient autour du transporteur, sautaient sur les capots des voitures, se tenaient sur la balustrade et pondaient sous les roues des poids lourds ». Les sergents de police haussent les épaules et tentent de joindre leur état-major par radio. Une poule se pose lourdement sur le capot de la Volkswagen. Bolik commente sobrement : « Signe annonciateur de la mort. » Puis il ajoute : « Je me demande s'il y a par ici un magasin avec des réfrigérateurs. »
C'est ça, Zhadan. Le tragique et le grotesque dans la même phrase, sans couture.
Ce que les amis ne se disent pas (mais qu'on comprend quand même)
Le vrai sujet du roman n'est pas la station-service. C'est la façon dont des hommes qui ne savent pas parler de ce qu'ils ressentent le montrent quand même — par les gestes, par le fait d'être là, par le fait d'avoir quitté leur appartement à cinq heures du mat' pour aller nulle part.
Guerman décrit son rapport à Liolik avec une précision chirurgicale : « Nos relations étaient égales et même pleines de confiance. Je lui empruntais tout le temps ses vêtements, et je lui prêtais de l'argent. La différence est que moi, je lui rendais toujours tout. » Il y a dans cette asymétrie toute une sociologie de l'amitié masculine postsoviétique — affectueuse, bancale, loyale à sa façon.
Et il y a Kotcha, seul dans son préfabriqué au milieu des herbes et des framboisiers. Kotcha qui dit « tout va bien » avec la conviction de quelqu'un pour qui tout va manifestement mal depuis un bon moment. Kotcha qui « ne tiendra pas tout seul » — et qui n'aurait jamais demandé à quiconque de venir, si la situation n'était pas devenue impossible.
Guerman le sait. C'est pour ça qu'il est venu.
La responsabilité : ça commence par la marchandise
À un moment du voyage, Guerman se retrouve dans un bus fantôme en panne sur une route sans issue, parmi des commerçants du Donbass qui font la garde autour de leurs survêtements et de leurs baskets en chantant à la guitare sous les étoiles. Le chauffeur, nu jusqu'à la ceinture et dégoulinant de sueur, lui dit : « Reste avec moi, sinon je m'endors moi aussi. Ils ont de la chance — ils s'assoient et ils dorment. Et moi, j'ai la responsabilité. »
— La responsabilité de quoi ?
— De la marchandise, petit, de la marchandise.
C'est presque une blague. C'est surtout la thèse du roman. La responsabilité ne descend pas du ciel sous forme de mission héroïque. Elle commence par ce qu'on a devant soi — la marchandise, la pompe, le frère, les amis qui n'avoueront jamais qu'ils ont besoin qu'on vienne.
Guerman rentrera sans avoir tout résolu. Il le savait avant de partir. La dernière image du roman : une cabine de poids lourd abandonnée au bord de la route, la lune dans le ciel, et au fond de la vallée, la ville où il est né. « J'ai calé mon sac à dos sous ma tête et me suis endormi. »
Fin. C'est suffisant.
Pourquoi ce roman, pourquoi maintenant
La Route du Donbass paraît en français en 2013. Un an plus tard, les oblasts de Donetsk et Louhansk entrent dans l'actualité mondiale — et plus jamais de la même façon. Aujourd'hui, une partie de cette région est sous occupation russe. Zhadan, lui, est resté à Kharkiv, a continué d'écrire sous les bombes, a organisé des convois humanitaires entre deux lectures de poèmes.
Ce roman appartient à l'avant. À l'Ukraine qui se cherchait encore, qui riait de ses propres contradictions, qui regardait son est industriel avec une tendresse désabusée. Le lire en 2026, c'est retrouver quelque chose d'intact dans ce qui a été abîmé depuis : ce quotidien bancal et vivant, ces routes poussiéreuses, ces amitiés qui tiennent à pas grand-chose et tiennent quand même.
Zhadan n'idéalise personne. Et c'est précisément pour ça qu'on les aime, tous, y compris Liolik avec son costume trop grand et ses opinions sur la musique de son frère.




