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Wassyl Slipak, une voix entre la France et l’Ukraine

Pendant dix-neuf ans, la France a été le pays de travail et de vie de Wassyl Slipak. Né à Lviv, ce chanteur d’opéra y avait ses engagements, ses collègues, ses amis. Après le début de l’agression russe contre l’Ukraine, il organise des concerts de soutien, recueille de l’aide, puis rejoint le front comme volontaire. Sans renoncer tout à fait à la scène : entre deux séjours en Ukraine, il revient chanter en France. Son nom de guerre, « Myth », vient de Méphistophélès, le personnage du Faust de Gounod. Il meurt le 29 juin 2016, à quarante et un ans. France Musique et L’Obs annoncent sa disparition. Le philosophe Philippe de Lara lui consacre un hommage dont les premiers mots ramènent à l’essentiel : « Mon ami Wassyl est mort. » Derrière l’image saisissante du chanteur devenu combattant, il reste un artiste à écouter, une vie partagée entre deux pays et un choix personnel qu’il faut comprendre sans le transformer en légende.

Administrateur 1 novembre 2026
Wassyl Slipak, une voix entre la France et l’Ukraine

Dans l’hommage que le philosophe Philippe de Lara consacre à Wassyl Slipak, une scène échappe aux conventions du récit héroïque.

Avant un départ pour le front, de Lara menace son ami : s’il ne revient pas entier, il aura affaire à lui. Pour regarder le chanteur dans les yeux, il doit lever la tête. La disproportion rend la menace assez peu crédible. Les deux hommes le savent.

Il y a, dans cette plaisanterie, la peur de perdre quelqu’un et la pudeur qui empêche de le dire autrement.

Après la mort de Slipak, de Lara écrit simplement : « Mon ami Wassyl est mort. »

Avant le chanteur d’opéra, avant le volontaire, avant le héros, il y avait donc un ami. C’est peut-être par là qu’il faut commencer pour approcher un homme dont la fin risque de faire oublier tout le reste.

Avant Paris, une chorale à Lviv

Wassyl Slipak naît le 20 décembre 1974 à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, au sein d’une famille qui ne compte pas de musiciens professionnels. C’est son frère aîné, Orest, qui le conduit à la chorale de garçons Doudaryk.

Le mot « chorale » pourrait suggérer une activité du mercredi après-midi. Sous la direction de Mykola Katsal, Doudaryk est bien davantage : une formation musicale exigeante, un apprentissage de la scène et des tournées. Bien avant d’entamer une carrière individuelle, Slipak apprend à écouter les autres, à travailler dans un ensemble, à se présenter devant un public.

Il poursuit ses études à l’Institut de musique Mykola-Lyssenko de Lviv. En 1994, il remporte le Grand Prix et le prix du public au concours d’oratorio et de chant de Clermont-Ferrand. Cette reconnaissance lui ouvre des perspectives professionnelles en France.

Racontée après coup, la trajectoire paraît presque évidente : un enfant doué, un concours, Paris. Mais entre ces étapes, il y a des années d’apprentissage. Une voix peut attirer l’attention. Un métier se construit.

La France n’était pas un décor

Slipak passe dix-neuf ans en France. Il y travaille, y noue des amitiés, y partage la vie de ses collègues. Son parcours le conduit à l’Opéra national de Paris et sur d’autres scènes françaises.

Dans le portrait publié après sa mort, France Musique mentionne notamment sa participation à des productions parisiennes de Don Carlo et de Guerre et Paix en 1999, puis ses engagements en France et à l’étranger.

Ces éléments comptent pour autre chose qu’un curriculum vitæ. Paris n’est pas, dans cette histoire, un décor prestigieux destiné à rendre plus spectaculaire le contraste avec les tranchées du Donbas. C’est le lieu d’une grande partie de sa vie adulte.

La chanteuse Gosha Kowalinska, qui partage avec lui l’affiche de Carmen au festival d’Aix-les-Bains, se souvient d’un remarquable Escamillo et d’une « voix de bronze ». Dans son témoignage publié par L’Obs, elle évoque aussi sa sociabilité, son goût de la vie, le plaisir d’être en sa compagnie.

On comprend ce que la formule « il a tout quitté pour partir à la guerre » a de réducteur. Slipak effectue des allers-retours entre l’Ukraine et la France. Il revient chanter. La musique ne disparaît pas de son existence au moment où il prend les armes.

Il ne cesse pas d’être un artiste en devenant combattant.

D’abord, aider avec la musique

Lors de la révolution de Maïdan, Slipak participe aux mobilisations ukrainiennes en France. Il manifeste, recueille de l’aide. Avec des collègues, il crée l’association Opera Friends for Children, qui organise des concerts au bénéfice d’enfants touchés par la guerre.

Pour un musicien, c’est une manière concrète d’agir : mobiliser son métier, son réseau, sa capacité à réunir un public.

Puis il décide de partir comme volontaire dans l’est de l’Ukraine. Il combat au sein du Corps des volontaires ukrainiens de Pravy Sektor, le « Secteur droit ».

Pourquoi l’action menée depuis la France ne lui suffit-elle plus ?

Il serait facile de lui prêter une réponse impeccable, composée à sa place. Mieux vaut s’en tenir à ce que rapportent ses proches. Auprès de France Musique, Kowalinska évoque son sentiment d’impuissance devant l’agression contre son pays. De Lara raconte les tentatives de ses amis pour le dissuader de repartir et la nécessité qu’il exprimait, lui, d’être là-bas.

Ces témoignages éclairent une décision personnelle. Ils n’en font pas une règle à imposer aux autres.

Un artiste n’a pas à prendre les armes pour prouver la sincérité de ses convictions. Organiser un concert, recueillir des fonds ou porter secours ne devient pas une action secondaire parce qu’un autre choisit le front. Slipak fait ce choix-là. On peut essayer de le comprendre sans en tirer une leçon morale destinée à ceux qui ont fait autrement.

« Myth », un nom venu de l’opéra

Son nom de guerre conserve quelque chose de la scène : « Myth » vient de Méphistophélès, le personnage du Faust de Charles Gounod.

Le raccourci est saisissant. Il réunit dans un seul mot deux univers que les récits consacrés à Slipak opposent volontiers : l’opéra et la guerre. Mais ce nom ne résume pas davantage un homme que ne le ferait le dernier rôle inscrit sur une affiche.

Le 29 juin 2016, Slipak est tué par un tireur embusqué près de Louhanske, dans la région de Donetsk. Il a quarante et un ans.

Ce qu’on en a dit en France

Le lendemain, France Musique publie un article d’Aliette de Laleu consacré à sa mort et à son parcours. Le 1er juillet, L’Obs revient à son tour sur son histoire, en donnant notamment la parole à Kowalinska.

Philippe de Lara lui consacre un texte personnel, republié par l’Ukraine Crisis Media Center avec la mention d’une première publication sur le site de Libération.

Ces articles attestent que sa disparition a trouvé un écho en France. Ils ne permettent pas de prétendre qu’elle aurait bouleversé à elle seule le regard de la société française sur l’Ukraine, ni provoqué quelque grand tournant intellectuel.

Il y a pourtant, dans le témoignage de de Lara, une rencontre culturelle bien réelle. Le philosophe raconte avoir entendu pour la première fois l’hymne ukrainien chanté par Slipak. À travers sa voix, il découvre une tradition poétique et musicale.

Cela n’a rien d’abstrait. Un homme chante. Un autre écoute une langue qu’il connaît encore peu. Une amitié donne à un pays jusque-là lointain des contours plus précis.

Pour un lecteur français, cette histoire propose aussi de déplacer légèrement le regard. La vie culturelle ukrainienne ne se tient pas nécessairement ailleurs, derrière une frontière mal connue. Elle a pu se trouver sur une scène de festival, dans une distribution d’opéra, à quelques kilomètres de chez soi — sans que l’on ait pensé à lui demander son nom.

Ne pas laisser la fin effacer la vie

Slipak est enterré au cimetière de Lytchakiv, à Lviv. En 2017, il reçoit à titre posthume le titre de Héros de l’Ukraine. Les cinéastes Leonid Kanter et Ivan Yasni lui consacrent le documentaire Myth.

Sa mort appartient à son histoire. Il serait impossible, et absurde, de l’en retrancher. Mais il serait tout aussi injuste de lui abandonner toute la place.

Car alors disparaissent l’enfant de Doudaryk, le jeune candidat de Clermont-Ferrand, le professionnel qui prépare ses rôles, le collègue avec lequel on aime passer du temps. Il ne reste qu’une figure exemplaire, si achevée qu’il devient difficile de rencontrer l’homme.

De Lara insiste sur un point : Slipak ne cherchait pas la mort.

Cette précision n’atténue pas son engagement. Elle lui rend son poids. Il avait une vie à retrouver, des amis qui l’attendaient, un métier qu’il pouvait continuer d’exercer.

Pour faire sa connaissance, on peut donc commencer autrement que par le récit de son dernier combat : en écoutant un enregistrement de sa voix.

Non comme une musique de fond accompagnant le destin d’un homme disparu. Comme le travail d’un artiste qui mérite, pour lui-même, qu’on l’écoute.

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