Avec « Стоїть гора високая », le chanteur ukrainien connu sous le nom de DZIDZIO invite à découvrir un autre versant de son univers. Une rencontre entre poésie, ampleur vocale et mélancolie — sans qu’il soit nécessaire de comprendre chaque mot.
Une colline se dresse au-dessus d’un bois. Plus bas, une rivière traverse la vallée. Sur la berge, des barques sont attachées ; trois saules se penchent vers l’eau.
Voilà, en apparence, une chanson de paysage. On pourrait s’y installer comme devant une fenêtre ouverte. Mais les dernières paroles déplacent tout : à la rivière, le printemps reviendra ; à l’être humain, la jeunesse ne reviendra pas.
C’est ce basculement qui donne sa profondeur à Стоїть гора високая, que l’on peut traduire par « Une haute colline se dresse ». Et c’est une belle porte d’entrée dans l’univers de Mykhaïlo Khoma, chanteur ukrainien dont la voix mérite que l’on s’arrête, même si son nom ne nous dit encore rien.
Celui qui faisait rire savait aussi chanter autrement
Pour découvrir Khoma depuis la France, il faut commencer par un petit détour. En Ukraine, une large part de sa notoriété s’est construite sous le nom de DZIDZIO : un personnage barbu, coiffé d’un chapeau, porté sur l’humour, les situations comiques et les chansons que l’on reprend facilement.
Chanteur, auteur de chansons et acteur, Khoma a fait de cet univers une véritable aventure populaire. Mais le personnage, si reconnaissable, pouvait aussi occuper tout le champ de vision.
Sa formation musicale précède pourtant ce succès : il a étudié la direction musicale à Lviv, puis poursuivi ses études à l’Université nationale de la culture et des arts de Kyiv. En 2019, son interprétation de l’hymne ukrainien avant un match de football a attiré l’attention sur une voix que le registre comique ne laissait pas toujours entendre de cette façon.
Il serait toutefois trop simple de raconter cette trajectoire comme celle d’un amuseur devenu enfin un « vrai » chanteur. L’humour n’annule pas la musique. Il s’agit plutôt d’un artiste dont on découvre une pièce supplémentaire de la maison.
Avec Стоїть гора високая, la porte s’ouvre sur un espace plus calme.

Une chanson familière qui vient de la poésie
Le texte provient de Jourba — « Chagrin » ou « Mélancolie » —, un poème de Leonid Hlibov, écrivain ukrainien du XIXᵉ siècle, également connu pour ses fables. La chanson est entrée dans le répertoire populaire au point que l’on peut la rencontrer sans penser d’abord à son auteur.
Pour un lecteur français, le mot « romance » offre un repère : une mélodie qui porte un poème, une émotion qui se construit à travers les mots et leur reprise. Mais nul besoin de choisir une catégorie avant d’écouter.
Ce qui compte, ici, tient au mouvement du texte.
D’abord, le regard s’attarde sur la nature. Tout semble paisible, presque immobile. Puis le paysage devient le miroir d’une inquiétude très humaine : comment accepter que le monde se renouvelle tandis que notre propre vie avance sans retour ?
Deux vers concentrent cette pensée :
« А молодість не вернеться,
Не вернеться вона. »
Autrement dit : « Mais la jeunesse ne reviendra pas. Non, elle ne reviendra pas. »
La répétition ne donne aucune explication supplémentaire. Elle fait autre chose : elle laisse le constat nous atteindre.
Une voix qui prend le temps
Dans son interprétation de « Стоїть гора високая », Khoma privilégie la continuité de la phrase. Les notes se rejoignent, les voyelles se prolongent, un vibrato accompagne certaines fins de ligne. La mélodie a le temps de se déployer.
Son timbre associe une clarté lumineuse à une chaleur qui évite au chant de devenir distant. Lorsque la voix monte, elle gagne en éclat ; lorsque l’intensité augmente, la chanson prend de l’espace.
Ce n’est pas un murmure confidentiel. Khoma aime le chant ample, les phrases qui portent loin. Mais l’intérêt de cette interprétation ne se réduit pas à la puissance. Il réside aussi dans la progression : le début laisse entrer le paysage ; la suite en révèle peu à peu la charge affective.
À l’écoute, on peut suivre cette transformation sans maîtriser l’ukrainien. Une phrase s’étire, revient, se charge d’une couleur nouvelle. Ce que l’on avait d’abord entendu comme une belle mélodie devient une pensée insistante.
La voix ne remplace pas le sens des paroles. Elle donne envie de les comprendre.
Une mélancolie sans mode d’emploi
Il y a un risque, lorsqu’on présente une chanson ancienne à un public qui ne la connaît pas : la couvrir d’explications jusqu’à lui enlever toute spontanéité. On finit par écouter un patrimoine avant d’écouter une musique.
Avec ce morceau, mieux vaut procéder dans l’autre sens.
Écouter d’abord. Retenir peut-être une inflexion, une note tenue, le retour d’une phrase. Lire ensuite les paroles. Revenir enfin à l’enregistrement, avec cette idée désormais présente : la chanson ne parle pas seulement d’un lieu, mais de ce qui nous échappe.
Ce thème n’a rien de lointain. Il appartient autant à quelqu’un qui retrouve une maison d’enfance qu’à celui qui regarde une ancienne photographie sur son téléphone. Le décor vient d’un poème ukrainien du XIXᵉ siècle ; l’expérience, elle, reste immédiatement accessible.
C’est là que l’interprétation de Khoma trouve son intérêt pour un nouvel auditeur. Elle ne demande pas de connaître les références à l’avance. Elle propose une présence vocale assez forte pour éveiller la curiosité.
Ne pas choisir entre le sourire et l’émotion
La carrière de Khoma rappelle aussi quelque chose que les étiquettes musicales nous font parfois oublier : un artiste populaire peut faire rire, raconter des histoires et aborder un répertoire lyrique sans que ces activités se contredisent.
Son parcours passe par la chanson, la scène et le cinéma. Dans ses interprétations plus solennelles, on retrouve ce goût de s’adresser à un public, de lui faire suivre une émotion. Le registre change ; le souci du lien demeure.
Pour prolonger la découverte, son interprétation de « Молитва за Україну », la « Prière pour l’Ukraine », permet d’explorer le versant spirituel de son répertoire. Ses collaborations avec Oleksandr Ponomariov, notamment « Гей, соколи » — « Hé, les faucons » —, ouvrent une autre perspective sur son chant. Ces projets font partie d’une activité plus vaste que le seul personnage de DZIDZIO.
Mais, pour une première rencontre, Стоїть гора високая suffit.
Commencer par une chanson
Il n’est pas nécessaire de présenter cette interprétation comme une révélation qui effacerait toutes les précédentes. Une chanson ne gagne rien à être accompagnée de superlatifs.
Elle gagne, en revanche, à être écoutée jusqu’au bout.
Commencez par la voix. Laissez venir la rivière, les arbres, les longues lignes de la mélodie. Puis gardez en tête cette seule phrase : le printemps reviendra, mais pas la jeunesse.
La colline n’a pas bougé. La chanson, elle, n’est plus tout à fait la même.




