1. Vous avez envie d'une saga intime, d'odeurs de cuisine et de secrets de famille
Félix Austria, de Sofia Androukhovytch, traduit par Iryna Dmytrychyn (Noir sur Blanc).
Stanyslaviv, la ville qu'on appelle aujourd'hui Ivano-Frankivsk, vit les derniers temps de l'Empire austro-hongrois. Dans une maison bourgeoise, une cuisinière et sa maîtresse partagent plus que des recettes : un lien étrange, fait d'attachement, de dépendance et de non-dits.
Pourquoi commencer par lui ? Parce que vous n'avez besoin de rien savoir pour y entrer. Le roman tient par ses sensations : la vapeur des casseroles, le froissement des robes, les pièces fermées à clé. Ce n'est pas un roman « sur » un empire. C'est un roman sur ce qu'on se cache entre proches.
Si vous aimez Stefan Zweig et ses mondes d'hier, vous retrouverez cette Europe centrale qui s'éteint doucement, vue cette fois depuis la cuisine plutôt que depuis le salon.
Autre piste dans la même veine : Oubli, de Tania Maliartchouk (Noir sur Blanc).
2. Vous voulez rire, avec un petit pincement au cœur
Le Pingouin, d'Andreï Kourkov, traduit par Nathalie Amargier (Liana Levi).
À Kyïv, après la chute de l'URSS, Viktor, écrivain sans le sou, cohabite avec Micha, un manchot recueilli quand le zoo a fermé. Un journal lui propose un drôle de travail : écrire à l'avance les nécrologies de personnalités encore en pleine santé. Le jour où elles commencent à mourir pour de bon, le conte absurde vire au polar.
Pourquoi commencer par lui ? Kourkov écrit avec une politesse désarmante. Il décrit un monde qui déraille sans jamais forcer le trait, et son humour accueille le lecteur au lieu de le tenir à distance. Le livre est aussi disponible en poche, ce qui aide quand on hésite.
Si vous aimez Buzzati et ses situations étranges racontées d'une voix calme, vous serez en terrain connu. Il y a aussi un air de Kafka, mais un Kafka qui aurait appris à sourire.
3. Vous cherchez de l'énergie, de la route et une amitié à toute épreuve
Vorochilovgrad, de Serhiy Jadan, traduit par Iryna Dmytrychyn (Noir sur Blanc).
Herman revient dans sa ville natale, dans l'Est industriel, parce que son frère a disparu. Il laisse derrière lui une station-service, des voisins peu fréquentables, des copains d'enfance et des convoitises qui rôdent. Le roman avance comme un western : on défend un lieu, on serre les rangs, on roule la nuit.
Pourquoi commencer par lui ? Jadan est aussi poète et musicien, et cela s'entend. Sa phrase est ample, rythmée, pleine d'images, et le roman parle de loyauté et de racines à n'importe quel lecteur. Les rails, les routes, les dépôts, les bars de nuit deviennent chez lui un paysage presque romantique.
Si vous aimez Kerouac pour la route, Jim Harrison pour les grands espaces et les amitiés viriles, ou les romans noirs américains, vous trouverez ici un cousin d'Europe orientale.
Autre piste : Depeche Mode, du même auteur.
4. Vous avez besoin de silence, de mots rares et d'une voix intérieure
Vassyl Stous, poète (Éditions Circé).
Ici, pas d'intrigue : une voix. Stous est l'un des grands poètes ukrainiens du XXe siècle. Il est mort en 1985 dans un camp soviétique, après avoir refusé de plier sa langue aux injonctions du pouvoir. Ses poèmes sont denses, tendus, parfois abrupts. Ils parlent de solitude, de dignité et de fidélité à soi-même.
Pourquoi commencer par lui ? Parce que la poésie se lit par petites doses : un poème avant de dormir suffit. On peut y entrer sans connaître le contexte et laisser les mots faire leur travail.
Si vous aimez René Char ou Paul Celan, cette parole dépouillée, qui avance à nu, vous parlera.
Pour une voix d'aujourd'hui, cherchez aussi les poèmes d'Iryna Tsilyk ou de Halyna Krouk, publiés en revues et en recueils : la poésie ukrainienne ne s'est pas arrêtée avec les classiques.
Pour les trouver
Passez par une librairie indépendante : en boutique, ou en ligne via Place des Libraires ou Les Libraires. Demandez les éditions de poche quand elles existent, et regardez le catalogue de Noir sur Blanc, qui publie depuis longtemps des auteurs ukrainiens.
Un mot, enfin, sur ceux qui font passer ces livres d'une langue à l'autre. Si ces voix nous parviennent si vivantes, c'est grâce à des traducteurs comme Iryna Dmytrychyn et Nathalie Amargier, et à des éditeurs qui ont parié sur elles. Leur nom mérite de figurer sur la couverture autant que celui de l'auteur.
Ces quatre livres ne résument pas la littérature ukrainienne. Ils servent seulement de première porte.




