Oksana Zaboujko : l’intime, sans mode d’emploi
Une histoire d’amour qui tourne dans la tête
Dans Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, une narratrice essaie de se convaincre de regarder son histoire jusqu’au bout. Elle la compare à un film hollywoodien : le héros vaincra le monstre, la femme sera sauvée, tout se terminera bien. Mais elle sait que la vie ne suit pas toujours le scénario.
Le passage commence par des phrases courtes, s’étire dans une longue comparaison, puis s’arrête brusquement. La narratrice se parle à elle-même, se reprend, ironise. Elle voudrait prendre de la distance, mais n’y arrive pas complètement.
C’est une bonne façon de découvrir Oksana Zaboujko : en écoutant une voix qui pense à mesure qu’elle parle. Ses personnages ne savent pas toujours quoi faire de ce qu’ils vivent. Ils cherchent des explications, mais celles-ci ne suffisent pas à tout régler.
Une écrivaine, pas une porte-parole
Née à Loutsk en 1960, formée à la philosophie à Kyiv, Zaboujko écrit de la poésie, des romans et des essais. Son premier recueil de poèmes paraît en 1985, onze ans avant Explorations. La poésie fait donc partie de son parcours dès le début ; elle n’est pas venue après le succès de ses romans.
Cette diversité compte. Zaboujko n’écrit pas seulement pour expliquer l’Ukraine à un public étranger. Elle raconte des personnages, construit des voix et s’intéresse à ce qui se passe entre les gens. L’histoire et la société sont présentes, mais elles ne remplacent pas les situations particulières.
Dans ses textes, les questions de langue, de mémoire et de pouvoir apparaissent souvent au cœur de relations personnelles. Mais il ne faut pas transformer chaque personnage en symbole, ni prendre une héroïne pour la représentante de toutes les femmes ukrainiennes.
Explorations : quand l’amour ne suffit pas
Le roman, publié en ukrainien en 1996, suit une poète ukrainienne qui enseigne aux États-Unis et repense à sa relation avec un peintre ukrainien. Au départ, on pourrait croire à l’histoire d’un couple qui n’a pas réussi à vivre ensemble. Le livre s’intéresse aussi à une question plus difficile : que demande-t-on à l’autre quand on espère qu’il comprendra non seulement nos sentiments, mais aussi notre langue et notre manière de voir le monde ?
Dans un extrait, la narratrice explique qu’elle a été attirée par le talent du peintre et par l’idée qu’ils pourraient partager quelque chose d’essentiel. Cet espoir rend la relation forte. Il la rend aussi compliquée : comprendre les blessures de l’autre ne signifie pas accepter tout ce qu’il fait.
C’est là que le roman évite les réponses faciles. Aimer quelqu’un ne supprime pas les rapports de force. Mais savoir qu’une relation est douloureuse ne permet pas non plus de la quitter sans regret ni hésitation.
La critique Olena Jennings rapproche le roman d’une réflexion sur la place de l’histoire dans la vie intime : dans le couple, dans le foyer, dans le rapport au corps. C’est une piste utile pour lire le livre, à condition de ne pas faire de chaque scène une allégorie de l’Ukraine.
Des phrases qui hésitent et repartent
Dans la traduction française d’Iryna Dmytrychyn, l’extrait du film hollywoodien montre bien le mouvement de la narration. La longue phrase retarde le moment où l’on saura comment l’histoire se termine. Les phrases courtes qui suivent ressemblent à des consignes que la narratrice se donne pour tenir bon.
Elle ne raconte pas ses émotions de l’extérieur. On les entend changer pendant qu’elle parle : l’espoir revient, puis le doute, puis l’ironie. Même quand elle s’adresse à elle-même, elle n’est pas totalement seule : les mots de l’homme aimé sont encore là.
Cette description concerne le passage français consulté. Sans comparaison avec le texte ukrainien, on ne peut pas dire précisément quels effets viennent de l’écriture originale et lesquels tiennent aux choix de traduction.
Ce style peut plaire aux lecteurs qui aiment entrer dans les pensées d’un personnage. Il peut aussi les fatiguer : certaines phrases sont longues, et le récit ne prend pas toujours le temps de remettre les idées en ordre. Une critique de The Complete Review relève justement cette impression de narration rapide, proche du flot de pensée. Pour certains, c’est une force ; pour d’autres, une lecture exigeante.
Deux sœurs et un conte
Un autre récit permet de découvrir une autre facette de Zaboujko : Казка про калинову сопілку, publié en 2000. Son titre peut se traduire par Le Conte de la flûte de viorne, mais cette traduction ne correspond pas à une édition française identifiée.
Le récit reprend la matière d’un conte ukrainien et met en scène deux sœurs, Hanna et Olenka. La critique d’Olena Jennings insiste sur leur rivalité et sur le lien qui continue de les unir malgré elle. Elle cite aussi une scène de baignade où le corps est associé au plaisir et à la sensation.
Ce détail est intéressant : chez Zaboujko, le corps n’est pas seulement associé à la violence ou à la souffrance. Il peut aussi être le lieu de la découverte et du désir.
Cette lecture repose toutefois sur des extraits et sur la critique de Jennings, pas sur le texte intégral. Elle permet de donner une idée du récit, mais pas d’en analyser toute la construction ou le style ukrainien.
Une essayiste qui relit les écrivaines
Zaboujko est aussi essayiste. Dans Notre Dame d’Ukraine: Українка в конфлікті міфологій, paru en 2007, elle s’intéresse à Lessia Oukraïnka, grande poète et dramaturge ukrainienne. Le titre original contient une partie en ukrainien : il ne faut pas le prendre pour le titre d’une traduction française.
Un extrait publié par Chytomo montre comment Zaboujko défend l’importance de lire les écrivaines qui l’ont précédée. Elle raconte avoir évoqué une filiation entre son récit Дівчатка — « Les Filles », traduction indicative — et un texte de Lessia Oukraïnka. Les journalistes présents, écrit-elle, ne semblaient pas connaître cette référence.
L’anecdote devient une manière de parler de la transmission : connaître le nom d’une écrivaine n’est pas la même chose que lire ses livres. Le ton est direct, parfois moqueur. C’est la position de Zaboujko dans un essai, et non une vérité qu’il faudrait reprendre sans examen.
Par quoi commencer en français ?
Le choix le plus simple est Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, traduit par Iryna Dmytrychyn et publié chez Intervalles en 2015. Le roman est assez bref pour constituer une première rencontre avec Zaboujko, mais sa narratrice demande de l’attention. On peut s’arrêter sur une phrase, revenir en arrière et accepter que certaines questions restent ouvertes.
C’est un bon point de départ pour les lecteurs intéressés par les relations amoureuses, les voix intérieures et les liens entre vie personnelle et histoire. Le livre ne donne pas une clé unique pour comprendre l’Ukraine. Il offre plutôt l’occasion de suivre une femme qui essaie de comprendre sa propre relation.
L’éditeur propose toujours la commande du livre, et la Librairie des femmes le signale « sur commande ». Cela indique qu’on peut le commander, pas qu’il est nécessairement disponible immédiatement en rayon.
Commencer par Zaboujko, c’est donc accepter de ne pas tout résoudre en lisant. Son écriture demande au lecteur de rester avec une voix qui change d’avis, hésite et se contredit. C’est précisément ce qui la rend intéressante.
Par où commencer la lecture ?
Oksana Zaboujko, Explorations sur le terrain du sexe ukrainien
Traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, Éditions Intervalles, collection « Sémaphores », 2015.
ISBN : 978-2-36956-023-4.
Pour qui ? Pour celles et ceux qui s’intéressent aux relations amoureuses et aux récits centrés sur la pensée d’un personnage.
À savoir : le livre est bref, mais ses longues phrases et ses changements de ton demandent une lecture attentive.
Disponibilité consultée le 30 octobre 2026 : achat proposé par l’éditeur ; commande signalée par la Librairie des femmes. Le stock immédiat n’est pas confirmé.
Pagination : la fiche de l’éditeur indique 176 pages ; celle d’une librairie, 160. Le nombre exact reste à vérifier sur l’exemplaire.




