L’ukrainien, une langue qui refuse les marges
Le 27 octobre, la Journée de l’écriture et de la langue ukrainiennes relie un moine de la Kyiv médiévale à une pratique bien contemporaine : écrire ensemble. Entre les deux, une histoire européenne de livres, de censures et de liberté.
Une dictée pour faire société
Une voix à la radio. Une feuille devant soi. Et cette hésitation, familière à quiconque a un jour écrit sous la dictée : où placer la virgule ?
En Ukraine, l’exercice possède une signification qui dépasse l’orthographe. Depuis 2000, la Dictée radiophonique de l’unité nationale invite les personnes qui le souhaitent à écrire un même texte. Associée à la célébration de la langue ukrainienne, cette initiative fait d’une pratique scolaire une expérience collective. On peut y chercher ses fautes ; on peut aussi y chercher les autres. Ceux que l’on ne voit pas, mais qui écoutent et écrivent au même moment.
Pour un public français, auquel le plaisir parfois redoutable de la dictée n’est pas étranger, la scène offre une porte d’entrée. Mais ici, la question n’est pas seulement de savoir si l’on maîtrise sa langue. Elle est aussi de pouvoir lui donner une place, publiquement, avec d’autres.
C’est tout le sens du 27 octobre, Journée de l’écriture et de la langue ukrainiennes. Instituée en 1997, la fête était auparavant célébrée le 9 novembre. Un décret présidentiel en a déplacé la date en 2023, dans le contexte du changement de calendrier ecclésiastique en Ukraine. Elle demeure liée à la mémoire de Nestor le Chroniqueur, célébrée le 27 octobre selon le nouveau calendrier.
Derrière la feuille de papier contemporaine apparaît alors un autre objet : le manuscrit.
Nestor, ou le besoin de raconter d’où l’on vient
Nestor est un moine du monastère des Grottes de Kyiv, à la fin du XIe et au début du XIIe siècle. La tradition lui attribue un rôle majeur dans la rédaction de la Chronique des temps passés, texte fondamental pour la connaissance de la Rus’ médiévale.
Il faut toutefois résister à la tentation du portrait trop simple : un homme, une plume, un livre fondateur. La chronique est le résultat d’un travail de compilation et de remaniements successifs. Elle nous est parvenue dans des copies postérieures, non dans un manuscrit autographe de Nestor. Parler d’une œuvre traditionnellement associée à son nom est donc plus juste que d’en faire, sans réserve, l’auteur unique.
Ce qui importe, dans cette filiation, n’est pas de fabriquer un acte de naissance miraculeux de la langue ukrainienne. Les langues ne naissent pas un matin, à l’ouverture d’un encrier.
C’est plutôt une ambition : inscrire une communauté dans le temps, raconter ses origines, transmettre une mémoire au-delà de ceux qui l’ont vécue. La chronique ne se contente pas d’aligner des événements. Elle donne au monde de Kyiv une place dans une histoire plus vaste.
Encore faut-il nommer ce monde correctement. La Rus’ médiévale ne se confond pas avec la Russie moderne. Dans une étude publiée dans la revue universitaire Slovo, le spécialiste Émile Kruba soulignait combien l’expression française « vieux-russe » pouvait être trompeuse lorsqu’elle désigne la réalité linguistique de la Rus’ de Kyiv. Un mot apparemment technique peut ainsi orienter toute une lecture du passé.
Honorer Nestor, aujourd’hui, ne signifie donc pas lui prêter la conscience nationale d’un écrivain contemporain. Cela signifie reconnaître la profondeur d’une tradition écrite dont Kyiv fut un foyer essentiel.
Une langue n’est pas le dialecte de son voisin
Pour beaucoup de lecteurs occidentaux, la rencontre avec l’ukrainien commence par une comparaison : à quel point ressemble-t-il au russe ?
La question est légitime. Elle devient réductrice lorsqu’elle tient lieu de définition.
L’ukrainien appartient au groupe oriental des langues slaves, comme le biélorusse et le russe. Cette parenté ne fait pas de l’une une forme inachevée de l’autre. L’Inalco rappelle que des traits caractéristiques de l’ukrainien apparaissent déjà dans les documents des XIe au XIIIe siècles provenant du sud de la Rus’ de Kyiv. Sa norme littéraire moderne s’élabore au XIXe siècle à partir de la langue populaire parlée, notamment des dialectes du sud-est de l’Ukraine.
Entre ces deux moments, il n’existe ni ligne parfaitement droite ni silence absolu. L’écrit évolue dans des espaces politiques changeants, entre usages religieux, administratifs et littéraires.
Puis un livre vient déplacer les possibilités.
En 1798 paraît une première édition de l’Énéide d’Ivan Kotliarevsky, réécriture burlesque du poème antique. Le choix est fécond : une œuvre du patrimoine classique devient le terrain d’une création en langue populaire ukrainienne. Ce que l’on aurait pu reléguer à la conversation ou au divertissement entre dans le livre.
En 1840, Taras Chevtchenko publie son Kobzar. La poésie participe à l’élargissement des ressources de la langue littéraire, à son affirmation comme espace de création.
Il ne s’agit pas seulement de préserver des mots anciens. Il s’agit de leur faire accomplir quelque chose de nouveau.
Quand le pouvoir entre dans l’imprimerie
L’histoire pourrait être celle, familière en Europe, d’une langue vernaculaire conquérant progressivement de nouveaux domaines. Mais cette conquête rencontre une volonté politique de restriction.
Dans l’Empire russe, la circulaire de Valuev de 1863, puis l’oukase d’Ems de 1876, entravent le développement de l’édition ukrainienne.
Le second texte révèle jusqu’où peut aller l’intervention du pouvoir dans la vie d’une langue. Il interdit l’impression et la publication d’œuvres originales et de traductions en ukrainien dans l’Empire, tout en ménageant des exceptions encadrées pour les documents historiques et les œuvres littéraires. Pour ces dernières, il impose le respect de l’orthographe russe communément admise. L’autorité ne surveille donc pas seulement ce qui se dit : elle intervient jusque dans la manière de l’écrire.
C’est là que se dévoile le mécanisme colonial. Une langue peut être tolérée comme curiosité locale tout en étant empêchée de déployer pleinement ses usages. On lui laisse un territoire étroit, puis on présente cette étroitesse comme une preuve de son incapacité.
L’époque soviétique ne se résume pas davantage à une politique immuable. Les années 1920 connaissent une ukrainisation qui favorise l’enseignement, l’édition et le travail linguistique. Au début des années 1930, ce mouvement est brutalement remis en cause. Les interventions politiques touchent aussi les dictionnaires et les normes de la langue.
Cette histoire explique pourquoi la défense de l’ukrainien ne peut être réduite à une susceptibilité identitaire. Elle concerne les conditions mêmes de la transmission : pouvoir apprendre, publier, travailler et créer dans sa langue.
Ce que cette fête peut dire à la France
Pour autant, raconter l’ukrainien uniquement à travers les interdictions serait lui imposer une autre réduction.
Une langue ne mérite pas l’attention parce qu’elle a souffert. Elle la mérite aussi parce qu’elle porte des œuvres, des formes d’humour, des débats, des inventions. Parce qu’elle est une manière, parmi d’autres, d’habiter le monde.
La guerre menée par la Russie donne à sa défense une urgence particulière. Elle ne doit pas nous faire oublier la vie qui justifie cette défense.
Il faut aussi se garder de transformer la langue maternelle en certificat de loyauté. Des Ukrainiens ayant grandi en russe défendent l’indépendance de leur pays ; certains choisissent d’adopter davantage l’ukrainien dans leur vie quotidienne. Les biographies linguistiques ne se laissent pas ranger proprement derrière une frontière.
Pour un lecteur français, le déplacement du regard commence peut-être ici : cesser de chercher dans chaque voix ukrainienne un écho de la Russie. Reconnaître une parenté linguistique sans en faire une dépendance culturelle. Accueillir une littérature sans attendre qu’une autre capitale en fournisse la clé.
Lire l’Ukraine n’exige pas de rompre avec la complexité. Cela exige, au contraire, de la retrouver.
Écrire la suite
Entre la chronique médiévale et la dictée radiophonique, les différences sont immenses. Pourtant, un geste les rapproche : confier quelque chose à l’écrit pour qu’il ne dépende plus seulement de la mémoire individuelle.
Le 27 octobre ne célèbre donc pas une langue placée sous verre. Il rappelle qu’un héritage n’existe vraiment que s’il peut être repris, discuté, transformé et transmis.
La meilleure manière d’honorer l’ukrainien n’est pas de le déclarer éternel. C’est de lui reconnaître un avenir : des lecteurs à rencontrer, des livres à traduire, des phrases qui n’ont pas encore été écrites.
Une langue libre n’est pas seulement une langue que l’on n’interdit plus. C’est une langue à laquelle on ne fixe plus de limites.




