Chronologie des interdictions et restrictions
1720 Oukase de Pierre Ier
Interdiction d'imprimer de nouveaux livres dans les typographies de la Laure de Kyiv et de Tchernihiv ; les rééditions devaient être alignées sur les éditions russes, « afin qu'il n'y eût aucune différence ni particularité de parler »
1721 Ordre du Synode
Les livres des imprimeries ukrainiennes devaient être envoyés à Saint-Pétersbourg pour être corrigés selon les normes et la prononciation russes, puis marqués du sceau du censeur
1724 Sanction du Synode
Amende de 1 000 roubles infligée à la typographie de la Laure pour un livre jugé insuffisamment conforme au modèle russe ; ordre de transférer la typographie de Tchernihiv à Moscou
1729 Ordre de Pierre II
Obligation de réécrire en russe les actes et ordonnances de l'État rédigés en ukrainien
1755, 1766, 1769, 1775, 1786 Décrets du Synode de Saint-Pétersbourg
Interdictions répétées d'imprimer des livres ukrainiens ; en 1766, la Laure ne peut plus publier que ce qui est déjà imprimé à Moscou et approuvé par le Synode
1763 Oukase de Catherine II
Interdiction d'enseigner en ukrainien à l'Académie Mohyla de Kyiv
1764 Instruction de Catherine II au prince Viazemski
Ordre d'accélérer la russification de l'Ukraine, de la Baltique, de la Finlande et de la région de Smolensk
1769 Décret du Synode
Saisie des abécédaires ukrainiens et des textes ukrainiens dans les livres d'église
1784 Ordre du Synode
Les prêtres et chantres doivent lire les prières « avec la prononciation propre au parler russe » ; punition des étudiants et renvoi des enseignants de l'Académie Mohyla pour usage d'une autre langue
1786 Ordre du Synode
Contrôle de l'imprimerie de la Laure afin qu'aucune différence avec les éditions moscovites ne subsiste ; imposition du russe à l'Académie de Kyiv
1817 Oukase du Synode, 14 août
Fermeture de l'Académie Mohyla de Kyiv ; en 1819, une académie ecclésiastique russe ouvre dans ses murs
1832 Réforme scolaire
L'enseignement sur la rive droite du Dnipro est réorganisé sur le modèle impérial et passé au russe
1862 Décision administrative
Fermeture des écoles du dimanche et des écoles gratuites pour adultes où l'on enseignait en ukrainien
1863, 18 juillet Circulaire de Piotr Valouïev, ministre de l'Intérieur
Interdiction d'imprimer en ukrainien les livres religieux, scolaires et de lecture élémentaire. Le texte affirme qu'« une langue petite-russienne particulière n'a jamais existé, n'existe pas et ne peut exister ». Seule la littérature d'agrément reste tolérée, après censure
1876, 18 (30) mai Acte d'Ems, signé par Alexandre II
Interdiction d'importer des livres ukrainiens sans autorisation spéciale ; interdiction des œuvres originales et des traductions, sauf monuments historiques et littérature, et encore uniquement en orthographe russe et après examen à Saint-Pétersbourg ; interdiction des spectacles, lectures publiques et textes sous les partitions ; interdiction d'enseigner en ukrainien dans les écoles primaires ; retrait des livres ukrainiens des bibliothèques scolaires
1881 Amendements à l'acte d'Ems
Assouplissement partiel : certaines pièces peuvent être jouées, mais chaque fois avec l'autorisation du gouverneur. Interdiction maintenue des troupes et théâtres spécifiquement ukrainiens. La même année, les sermons en ukrainien sont interdits
1888 Oukase d'Alexandre III
Interdiction d'employer l'ukrainien dans les institutions officielles et de baptiser les enfants de prénoms ukrainiens
1892 Instruction aux censeurs
Ordre de ne pas laisser passer les traductions littéraires du russe vers l'ukrainien
1894 Décret
Interdiction d'importer des livres ukrainiens de l'étranger
1895 Décret
Interdiction des livres ukrainiens pour enfants
1907 Décisions administratives
Fermeture de la presse périodique ukrainienne ; confiscation de la littérature parue pendant la révolution de 1905–1907
1908 Arrêt du Sénat
La activité culturelle et éducative ukrainienne est qualifiée de « nuisible » et susceptible de menacer l'ordre public
1910 Circulaire de Stolypine
Interdiction de créer des associations « allogènes », ukrainiennes comprises, quels que soient leurs buts
1914 Oukase de Nicolas II ; occupation de la Galicie
Suppression de la presse ukrainienne ; dans la Galicie et la Bucovine occupées, interdiction de la langue, des livres et des journaux ukrainiens ; dissolution de Prosvita ; destruction de la bibliothèque de la Société scientifique Chevtchenko
1933 Réforme de l'orthographe
Suppression de l'orthographe de 1928 ; retrait de milliers de mots proprement ukrainiens des dictionnaires ; la lettre « ґ » est éliminée ; la grammaire est rapprochée du modèle russe
1938, 13 mars Résolution du Conseil des commissaires du peuple et du Comité central du Parti
Le russe devient matière obligatoire dans toutes les écoles des républiques non russes, dont l'Ukraine
1946 Décision du Conseil des ministres de la RSS d'Ukraine
Nouvelle orthographe, rapprochée du russe « généralement compréhensible »
1958 Thèses du Comité central
Le « libre choix de la langue d'enseignement par les parents » sert de levier à la fermeture massive des écoles ukrainiennes
1978, 11 novembre Directive du collège du ministère de l'Éducation de la RSS d'Ukraine
Ordre de « perfectionner l'étude du russe » dans les écoles de la république
1983 Résolution du Comité central et du Conseil des ministres de l'URSS
« Mesures supplémentaires » pour renforcer l'enseignement du russe dans les écoles des républiques ; prime de 15 % aux enseignants de russe à partir de 1984
Ce que cette chronologie dit, et ce qu'elle ne dit pas
Le tableau ne retient que les actes dirigés contre la langue : l'édition, l'école, l'église, le théâtre, l'administration. Il laisse de côté, volontairement, la destruction de Batouryn en 1708, la famine de 1921–1923, l'Holodomor de 1932–1933, les procès fabriqués de 1930, les exécutions de Sandarmokh en 1937. Ces crimes ont tué les locuteurs ; les décrets ci-dessus ont tué la possibilité même de transmettre la langue à ceux qui restaient. Les deux politiques se complètent, mais ce n'est pas la même chose, et les confondre affaiblit l'argument.
Trois précisions s'imposent, parce que les chronologies circulant en ligne les déforment souvent.
L'acte de 1720 n'interdisait pas toute impression en Ukraine. Il interdisait les livres nouveaux dans deux typographies monastiques et exigeait que les rééditions soient conformes aux éditions russes. L'effet fut néanmoins celui d'une interdiction : sans droit d'imprimer une langue distincte, une littérature cesse d'exister.
L'Académie Mohyla n'a pas été « fermée et oubliée » en 1817. Le Synode l'a fermée le 14 août 1817 pour la rouvrir en 1819 comme académie ecclésiastique, dans le système impérial d'enseignement religieux. Le savoir n'a pas disparu ; il a changé de tutelle et de langue.
L'acte d'Ems de 1876 n'a jamais été formellement abrogé. Il a perdu son effet en 1905, avec le manifeste d'octobre. Entre-temps, les assouplissements de 1881 furent aussitôt compensés par de nouvelles interdictions, dont celle des livres pour enfants en 1895.
Pourquoi cela concerne la France
Le lecteur français connaît la circulaire de Villers-Cotterêts (1539), qui a imposé le français dans les actes de justice. Il connaît moins bien son envers : une langue peut aussi être interdite par décret, siècle après siècle, non pour unifier un royaume, mais pour faire disparaître un peuple dans un autre. Lorsque Poutine déclare que l'Ukraine est une création artificielle, il ne dit rien de nouveau. Il répète Valouïev, presque mot pour mot.
La présence du russe à Kyiv, à Kharkiv ou à Odesa n'est donc pas la preuve d'une absence d'Ukraine. C'est la trace de ce tableau. Et le fait que l'ukrainien y soit aujourd'hui parlé, enseigné et écrit, après 130 actes d'interdiction recensés par les chercheurs, est la seule réponse que cette chronologie appelle.
Sources principales : Encyclopédie de l'histoire de l'Ukraine, Radio Svoboda, chronique des interdictions.




