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Retirer le prisme russe : comment sonne la véritable langue ukrainienne et pourquoi elle surprend

L’ukrainien commence peut-être par une surprise : pour appeler sa mère, on ne dit plus tout à fait мама, mais мамо. Une voyelle change, et le mot se tourne vers quelqu’un. Ce vocatif, les diminutifs qui se glissent jusque dans les adverbes, les sons qui relient l’Ukraine à d’autres régions du monde slave : autant de portes d’entrée dans une langue trop souvent présentée à travers le russe. Dans une étude publiée en 2012, le linguiste Kostyantyn Tyshchenko propose de renverser cette perspective. En comparant les structures de l’ukrainien à celles des autres langues slaves, il dessine une géographie de parentés bien plus vaste. Certaines de ses conclusions historiques demandent à être distinguées des faits qu’il rassemble. Mais son invitation demeure féconde : écouter l’ukrainien pour lui-même. Non comme une énigme géopolitique ou un monument menacé, mais comme une langue vivante, précise, inventive — une langue que l’on peut avoir envie de parler.

Administrateur 27 octobre 2026
Retirer le prisme russe : comment sonne la véritable langue ukrainienne et pourquoi elle surprend

L’ukrainien, une langue à rencontrer

Ce que les sons, les mots et la grammaire révèlent d’une culture lorsqu’on cesse de la regarder à travers une autre.

Pour dire « maman », l’ukrainien possède le mot мама. Mais lorsqu’on appelle sa mère, le mot change : мамо.

Il suffit d’une voyelle. On ne désigne plus une personne : on s’adresse à elle.

La même transformation fait de брат, « frère », брате ; de батько, « père », батьку. La grammaire donne une forme particulière à l’appel. Les linguistes nomment cela le vocatif. Pour qui découvre la langue, c’est d’abord une expérience très simple : le mot semble se retourner vers son destinataire.

Ce n’est pas une preuve que les Ukrainiens seraient plus affectueux que d’autres peuples. Aucune terminaison ne permet de dresser le portrait moral d’une société. C’est quelque chose de plus concret, et peut-être de plus intéressant : une possibilité d’expression que le français construit autrement, avec une interjection, une intonation, un contexte.

Entrer dans une langue, c’est découvrir ces possibilités. S’apercevoir que l’on peut appeler, attendre, raconter ou nuancer autrement.

Encore faut-il lui laisser la chance de se présenter.

Sortir du face-à-face avec le russe

L’ukrainien est souvent abordé par une question qui semble innocente : à quel point ressemble-t-il au russe ?

La comparaison est légitime. Les deux langues sont apparentées. Mais lorsqu’elle devient le seul horizon de la curiosité, elle enferme d’emblée l’une dans l’ombre de l’autre. On ne demande plus ce que fait l’ukrainien, comment il sonne, quelles ressources il offre. On cherche ce qui le sépare d’une langue supposée servir de référence.

Le linguiste Kostyantyn Tyshchenko propose une autre entrée. Dans une étude publiée en 2012 par la revue Український тиждень — Le Hebdomadaire ukrainien —, il examine l’ukrainien à l’échelle de l’ensemble du monde slave. Son titre, Всеслов’янськість мови українців, annonce ce déplacement : il s’agit de comprendre les multiples attaches slaves de la langue des Ukrainiens.

Le changement d’échelle est décisif. Le russe cesse d’être le point de passage obligé. Apparaissent alors le biélorusse, le polonais, le tchèque, le slovaque, les langues slaves du Sud, mais aussi des langues moins familières au lecteur français : le haut-sorabe et le bas-sorabe, conservés en Allemagne, ou le polabe, aujourd’hui disparu.

L’ukrainien n’y perd pas son individualité. Il la rend plus intelligible.

Pour un francophone, le principe n’a rien d’exotique : le français s’éclaire au contact de l’italien, de l’espagnol ou du portugais, sans devenir pour autant une version imparfaite de l’un d’eux. Une parenté n’est pas une dépendance. Une origine partagée ne crée aucun droit de propriété.

Une langue garde ses archives dans sa bouche

Les archives d’une langue ne se trouvent pas seulement dans les bibliothèques. Elles se transmettent aussi dans les gestes ordinaires de la parole.

Prenons le mot ніс, « nez ». À une autre forme de sa déclinaison, on rencontre носа. Le і cède la place au о. Le mot віз, « chariot », présente une alternance comparable avec воза.

Pour le débutant, c’est une variation à apprendre. Pour le linguiste, c’est la trace d’une histoire.

Tyshchenko accorde une place importante à ces transformations des voyelles. Il les rapproche de phénomènes observés dans d’autres langues slaves, notamment sorabes. Son enquête suit des correspondances, des évolutions, des états anciens dont certains parlers ont conservé des indices.

Cela change le regard sur la grammaire. Une alternance qui paraissait arbitraire devient le résultat d’un parcours. La langue n’a pas décidé un beau matin de compliquer la vie de ses futurs élèves : elle a changé, et ses mots portent encore les marques de ce changement.

On pourrait faire la même expérience avec рука, « main », et руці, forme que l’on rencontre notamment après une préposition dans у руці, « dans la main ». Cette fois, c’est une consonne qui se transforme. Tyshchenko inscrit ce phénomène dans une histoire slave plus large.

Ces détails ont une vertu : ils ramènent la discussion vers des faits que l’on peut observer. Une langue ne se résume ni à un récit national ni à une déclaration politique. Elle possède une matière : des sons, des formes, des régularités.

Et cette matière résiste aux simplifications.

Écouter plutôt que qualifier

Pour donner envie d’apprendre l’ukrainien, on pourrait le déclarer « mélodieux ». Le compliment est agréable, mais il explique peu de chose. Toutes les langues peuvent devenir musicales à l’oreille de qui les aime.

Mieux vaut écouter ce qui se passe réellement.

Tyshchenko souligne notamment la distinction entre г et ґ. La première lettre correspond à une consonne que l’on peut décrire, pour une première approche, comme un h sonore ; la seconde note un g occlusif. Dans les exemples qu’il donne figurent голова, « tête », et ґанок, « perron ».

Pour un francophone, cette différence invite à découvrir un geste articulatoire inhabituel. Le français standard ne possède pas le même contraste. Il faut essayer, écouter, recommencer : l’apprentissage commence aussi dans cette attention physique.

L’auteur insiste également sur le comportement des voyelles non accentuées. Il oppose le système ukrainien à la forte réduction vocalique du russe. Il ne faut pas en déduire que les voyelles ukrainiennes restent absolument identiques dans toutes les circonstances. Le point utile est plus précis : les habitudes de prononciation acquises en russe ne peuvent pas être simplement transférées à l’ukrainien.

Autre détail : dans la prononciation de référence, les consonnes sonores ne s’assourdissent pas systématiquement en fin de mot. Le б final de дуб, « chêne », conserve ainsi son caractère sonore.

Il ne s’agit pas de distribuer des brevets de beauté ou de clarté. Il s’agit d’entendre une organisation propre.

La première politesse envers une langue est peut-être celle-là : ne pas lui prêter la voix d’une autre.

La tendresse se glisse jusque dans les adverbes

Le vocatif n’est qu’une des portes d’entrée. Une autre s’ouvre avec les diminutifs.

Le mot « diminutif » peut induire en erreur. Il évoque quelque chose de plus petit. Or ces formes peuvent aussi exprimer une proximité, une douceur, une intention affectueuse. Leur sens dépend de la situation et de la manière de parler.

Dans son inventaire, Tyshchenko relève двійко, трійко, троєчко, des formes construites autour des nombres deux et trois. Il attire aussi l’attention sur des adverbes comme поволеньки, que l’on peut approcher par « tout doucement », et тутечки, « ici », avec une nuance familière ou affective.

L’intérêt ne tient pas à une prétendue impossibilité de les traduire. Le français sait parfaitement exprimer la douceur. Mais il la distribue autrement : un petit mot supplémentaire, un changement de rythme, une phrase entière parfois.

L’ukrainien peut la loger à l’intérieur du mot.

Voilà une raison très concrète d’apprendre une langue : éprouver une nuance dans sa forme même, sans devoir immédiatement la déplier en explication.

Cette richesse demande aussi du discernement. Toutes les formes ne conviennent pas à toutes les situations. Un diminutif peut être tendre, joueur, déplacé ou ironique. Apprendre à le comprendre, ce n’est donc pas mémoriser une décoration grammaticale. C’est commencer à percevoir la distance entre les personnes.

Le temps en quelques syllabes

D’autres mots donnent envie de poursuivre pour une raison différente : leur construction devient rapidement lisible.

Щодня signifie « chaque jour ». Щороку, « chaque année ». Щоліта, « chaque été ». Щомиті, « à chaque instant ».

Une fois le fonctionnement de що- repéré dans cette série, plusieurs mots cessent d’être des unités isolées. Ils se répondent. Le vocabulaire commence à former un paysage.

Le français possède lui aussi des séries et des procédés de construction. L’intérêt n’est pas de désigner un vainqueur dans un concours de concision. C’est de ressentir le moment où une langue étrangère devient moins opaque : on reconnaît un élément, on anticipe un sens, on comprend un mot que l’on n’avait encore jamais rencontré.

Tyshchenko rassemble également des expressions comme пліч-о-пліч, « épaule contre épaule », et віч-на-віч, « face à face ». Les équivalents français montrent ici combien deux langues peuvent partager une image tout en lui donnant des rythmes différents.

Puis vient un verbe : ходімо — « allons ».

Le mot n’ordonne pas seulement à l’autre de partir. Sa forme inclut celui qui parle dans le mouvement proposé. L’impératif de première personne du pluriel, illustré dans l’étude par plusieurs verbes, offre une manière immédiate de passer de l’observation à l’action commune.

Après avoir découvert comment la langue appelle quelqu’un, voici comment elle lui propose de venir avec soi.

Une carte slave plus vaste

L’une des surprises de l’étude est la place qu’y occupent les langues sorabes.

Pour beaucoup de lecteurs français, elles ne font pas partie de la carte mentale de l’Europe. Elles deviennent pourtant, dans le travail de Tyshchenko, des interlocutrices importantes de l’ukrainien. L’auteur s’intéresse notamment aux recherches du slaviste Hinc Schuster-Šewc et aux parallèles qui concernent l’évolution des sons.

Ce détour est précieux, à condition de comprendre ce qu’il permet — et ce qu’il ne permet pas.

Des correspondances entre deux langues peuvent éclairer des héritages, des évolutions ou des relations anciennes. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à reconstituer toutes les migrations des populations qui les ont parlées. Une ressemblance ne porte pas son explication historique sur son visage.

Mais elle peut déplacer une question. Au lieu de chercher obstinément une filiation unique, on voit apparaître des faisceaux de relations.

L’Europe linguistique ressemble alors moins à une série de compartiments qu’à un espace traversé de continuités, de ruptures et de transformations.

Dans cette perspective, l’ukrainien n’est pas une langue située au bout du récit d’une autre. Il devient un lieu d’observation à part entière.

Ce que les chiffres disent — et ne disent pas

Tyshchenko organise son analyse autour de quatre-vingt-deux traits phonétiques et grammaticaux. Il étudie leur présence ou leur absence dans d’autres langues slaves et construit une matrice comparative.

Cette méthode rend visibles des rapprochements que le seul face-à-face ukrainien-russe laisse hors champ. Elle invite à regarder la structure de la langue plutôt qu’à se fier à une impression générale.

Il faut toutefois résister à la tentation de transformer les résultats en pourcentages de ressemblance globale. Compter des traits sélectionnés ne revient pas à mesurer toute une langue. Le résultat dépend du choix des phénomènes étudiés, de leur définition et de leur portée historique.

L’étude contient aussi des propositions plus ambitieuses sur la chronologie des différenciations slaves et une contestation de la classification traditionnelle en groupes oriental, occidental et méridional. Ces propositions doivent être attribuées à leur auteur, non présentées comme si un tableau avait clos tous les débats de la linguistique historique.

La préface éditoriale adopte, sur certains points, un ton encore plus catégorique. Il importe de ne pas confondre son argumentation avec une démonstration scientifique unanimement admise.

Cette prudence n’affaiblit pas l’intérêt du document. Elle permet d’en retenir la fécondité sans transformer un travail de recherche en nouvelle orthodoxie.

Surtout, elle évite un contresens : l’ukrainien n’a pas besoin d’être déclaré plus ancien, plus pur ou plus singulier que toutes les autres langues pour mériter d’être appris.

Décoloniser le regard, sans inventer une légende

L’étude ne se déroule pas hors de l’histoire politique. Son ouverture rappelle combien les recherches sur la langue ukrainienne ont été soumises à des pressions idéologiques.

L’enjeu dépasse les querelles de spécialistes. Présenter une langue comme secondaire, incomplète ou dérivée peut contribuer à rendre ses locuteurs secondaires eux aussi : leur parole semblerait toujours devoir être expliquée, traduite ou autorisée par un centre extérieur.

C’est ce mécanisme qu’il faut interroger.

Mais la réponse n’est pas de renverser la hiérarchie pour installer l’ukrainien à son sommet. Tyshchenko lui-même récuse les récits fantaisistes qui l’arrachent au monde slave pour lui attribuer une origine directe dans le sanskrit.

Cette mise en garde compte. Une langue n’a pas besoin d’une généalogie fabuleuse. Son histoire réelle est assez riche.

Pour un lecteur francophone, décoloniser son regard signifie ici une chose accessible : suspendre l’habitude de tout faire passer par le russe. Accepter qu’une langue slave puisse être rencontrée directement, dans ses propres sons, ses propres constructions, ses propres usages.

Ce n’est pas nier les parentés. C’est cesser de les confondre avec une tutelle.

Apprendre pour entendre ce qui échappe

Un article sur l’ukrainien pourrait s’achever par un appel à le défendre. L’appel serait compréhensible. Mais il risquerait encore de faire de cette langue une cause avant d’en faire une rencontre.

Or on peut avoir envie de l’apprendre pour des raisons moins solennelles.

Pour entendre ce qui distingue мама de мамо. Pour reconnaître la douceur de поволеньки. Pour comprendre comment щодня et щомиті se construisent. Pour découvrir qu’une alternance de voyelles, d’abord déroutante, raconte une histoire.

Pour ne plus dépendre entièrement de ce qu’une traduction a choisi de garder.

Aucune de ces raisons n’exige d’idéaliser les Ukrainiens ou leur langue. Elles demandent seulement de la curiosité, du temps, une oreille disponible.

C’est peut-être ce que l’enquête de Tyshchenko offre de plus durable au-delà de ses thèses : elle multiplie les raisons de regarder de près. Elle montre combien une langue réputée connue par voisinage reste à découvrir lorsqu’on l’écoute pour elle-même.

On peut commencer très simplement.

Мамо. Un mot qui appelle.

Пліч-о-пліч. Une manière de se tenir.

Ходімо. Une invitation à avancer ensemble.

Source principale : Kostyantyn Tyshchenko, « Всеслов’янськість мови українців. Оглядовий нарис », dans le dossier « Правда про походження української мови », revue Український тиждень, no 39 (256), 28 septembre–4 octobre 2012, fichier fourni. Préface éditoriale de Yuriy Makarov. Les exemples linguistiques sont tirés du document ; les explications destinées au lectorat francophone et la composition de l’article sont originales.

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