En juillet 1863, le ministère de l’Intérieur de l’Empire russe adresse une instruction aux comités de censure. Le document reprend cette affirmation : une langue « petite-russienne » distincte « n’a jamais existé, n’existe pas et ne peut exister ».
Cette langue supposément inexistante fait pourtant l’objet, dans les mêmes pages, de restrictions précises. Il faut empêcher la publication de livres religieux, de manuels et d’ouvrages destinés à apprendre à lire au peuple.
Le paradoxe révèle la logique du pouvoir : on ne cherche pas seulement à contrôler des textes. On entend empêcher une population de disposer, dans sa propre langue, des instruments de son instruction et de sa vie collective.
L’histoire de l’ukrainien ne se résume cependant pas aux interdictions qui l’ont frappé. Elle est aussi celle de manuscrits, de traductions, de dictionnaires, de poèmes, de scènes de théâtre et de conversations transmises entre générations. Pour la comprendre, il faut tenir ensemble ces deux histoires : celle d’une langue qui se développe et celle des pouvoirs qui cherchent à limiter ce qu’elle peut devenir.
Une langue apparentée au russe, mais qui n’en descend pas
L’ukrainien appartient à la famille indo-européenne et au groupe des langues slaves. On le classe traditionnellement parmi les langues slaves orientales, aux côtés du biélorusse et du russe.
Cette parenté ne signifie pas qu’il serait une déformation du russe. Le français n’est pas un italien mal prononcé ; l’ukrainien n’est pas davantage un russe altéré.
Comme les autres langues slaves, il s’est développé à partir de dialectes issus du fonds slave commun. Sa formation a été progressive : les transformations phonétiques, grammaticales et lexicales ne se sont pas produites toutes ensemble ni partout au même moment.
Dans son étude consacrée à l’ukrainien pour l’Encyclopédie d’histoire de l’Ukraine, le slaviste Michael Moser souligne que les dialectes du territoire de la Rus’ médiévale n’étaient pas uniformes. Il faut donc distinguer l’existence d’un espace politique et culturel commun de l’idée d’une langue parlée parfaitement homogène, dont les langues modernes auraient tardivement dérivé.
Il serait tout aussi trompeur de chercher une date de naissance unique de l’ukrainien ou de projeter sa forme actuelle sur le Moyen Âge. Une langue n’apparaît pas comme un État, par proclamation. Elle se transforme au fil des usages.
La Rus’ de Kyiv : plusieurs formes de parole et d’écriture
Après la christianisation de la Rus’ à la fin du Xe siècle, le slavon d’Église devient une grande langue de la culture écrite. D’origine slave méridionale, il sert notamment à la liturgie et aux textes religieux.
Il ne faut pas le confondre avec les parlers quotidiens de la population.
Sur les terres correspondant à une partie de l’Ukraine actuelle, les textes religieux adoptent progressivement des particularités locales. Dans les domaines du droit et de l’administration, d’autres formes d’écriture, davantage liées aux usages vernaculaires, se développent également.
Les manuscrits permettent ainsi de suivre certains changements qui contribueront à former l’ukrainien : évolutions des voyelles, transformations des consonnes, formes verbales et terminaisons grammaticales. Leur interprétation exige toutefois de distinguer les conventions des scribes de la langue réellement parlée.
Cette histoire impose aussi une précaution de vocabulaire. La Rus’ médiévale ne se confond pas avec la Russie contemporaine. Traduire systématiquement les mots qui lui sont associés par « russe » risque d’attribuer rétrospectivement à un seul État un héritage dont l’histoire est plus complexe.
Le ruthène : une langue de chancellerie, de droit et de culture
À partir du XIVe siècle, une grande partie des terres ukrainiennes entre dans l’espace du grand-duché de Lituanie puis de la République des Deux Nations, l’union politique polono-lituanienne.
Une langue écrite appelée « ruthène » — ruska mova dans les sources — y joue un rôle important dans l’administration et la justice. Elle appartient à l’histoire de l’ukrainien comme à celle du biélorusse. Ses formes varient selon les régions, les époques et les institutions.
Il ne s’agit ni du russe moderne ni de l’ukrainien contemporain transposé dans le passé.
Les milieux lettrés vivent alors dans un univers multilingue : ruthène, slavon d’Église, polonais, latin et grec se croisent. Ces échanges nourrissent les traductions, les controverses religieuses, les grammaires et les ouvrages lexicographiques.
L’Évangéliaire de Peresopnytsia, réalisé entre 1556 et 1561, constitue un témoin majeur de cette culture. Sa langue se rapproche des usages vernaculaires tout en restant une langue littéraire travaillée. L’ouvrage s’inscrit dans un monde européen où la question de l’accès aux textes religieux dans des langues compréhensibles occupe une place croissante.
Plus tard, dans l’Hetmanat cosaque, le ruthène continue de servir à l’administration. L’image d’un ukrainien qui aurait toujours été réservé aux chansons paysannes ne résiste donc pas à l’examen historique.
Le XVIIIe siècle : contrôler les livres, remplacer les institutions
L’extension du pouvoir moscovite, puis impérial russe, sur les terres ukrainiennes transforme cet équilibre.
L’une des mesures les plus significatives intervient en 1720. Pierre Ier impose des restrictions aux imprimeries de la laure des Grottes de Kyiv et de Tchernihiv. Les réimpressions de livres religieux doivent être alignées sur les éditions russes, afin d’en supprimer les différences locales.
La précision est importante : à cette époque, les ouvrages concernés relèvent notamment de la tradition du slavon d’Église dans sa recension ukrainienne. Présenter cette mesure comme l’interdiction de tous les livres écrits dans l’ukrainien actuel serait anachronique. Elle porte néanmoins atteinte à l’autonomie d’une culture écrite et à ses moyens de reproduction.
Au cours du XVIIIe siècle, la substitution du russe aux usages administratifs locaux accompagne le démantèlement de l’autonomie cosaque. L’abolition de la fonction d’hetman en 1764 et la destruction de la Sitch zaporogue en 1775 modifient profondément les structures politiques du pays.
La domination linguistique ne passe pas seulement par un texte qui interdit. Elle passe aussi par la disparition des institutions dans lesquelles une langue avait une fonction.
Lorsque l’administration, l’enseignement et l’accès aux responsabilités exigent progressivement une autre langue, les familles apprennent que leur propre parole ouvre moins de portes.
Une renaissance littéraire : de Virgile à Chevtchenko
En 1798, les premières parties de l’Énéide d’Ivan Kotliarevsky paraissent. L’auteur reprend le récit de Virgile dans une langue nourrie des usages ukrainiens, en donnant à ses personnages un univers culturel familier à ses lecteurs.
Cette publication marque conventionnellement le début d’une nouvelle période de la littérature ukrainienne. Elle ne constitue pas la naissance de la langue elle-même.
Au XIXe siècle, la nouvelle littérature élargit ses possibilités. Elle ne se contente plus du registre comique : elle explore les sentiments, les conflits sociaux, l’histoire et la liberté.
La publication du Kobzar de Taras Chevtchenko en 1840 représente un tournant. Sa poésie donne à l’ukrainien une force littéraire qui contribue à transformer la conscience culturelle et nationale de ses lecteurs.
L’enjeu n’est pas de « créer » une langue auparavant inexistante, mais de développer une langue littéraire moderne à partir d’héritages multiples : les parlers, les chansons, les textes et les pratiques des générations précédentes.
Or cette ambition entre en conflit avec la conception impériale d’une identité russe englobant les Ukrainiens.
1863 : empêcher une langue d’instruire
La circulaire Valuev, datée du 18 juillet selon le calendrier alors utilisé dans l’Empire russe, soit le 30 juillet 1863 dans le calendrier grégorien, permet de lire cette confrontation dans les mots mêmes du pouvoir.
Le document s’inquiète de voir les défenseurs de la culture ukrainienne s’adresser désormais aux populations peu instruites. Il mentionne les abécédaires, les grammaires et les livres de géographie.
Il reprend aussi l’affirmation selon laquelle une langue « petite-russienne » distincte n’aurait jamais existé. Le terme appartient au vocabulaire impérial qui présente les Ukrainiens comme une composante subordonnée d’un ensemble russe.
La circulaire suspend l’autorisation de publier des ouvrages religieux, pédagogiques et destinés à l’apprentissage initial de la lecture en ukrainien. Elle ménage une exception pour les belles-lettres.
Elle n’interdit donc pas toute conversation en ukrainien ni absolument toute publication. Mais elle frappe les outils indispensables à la diffusion d’une langue dans la société.
Une poésie tolérée ne remplace pas un manuel scolaire. Le droit de raconter une histoire n’équivaut pas au droit de former des lecteurs, des enseignants ou une communauté savante.
Le texte de la circulaire rend ce mécanisme particulièrement visible : l’éducation en ukrainien y est traitée comme un risque politique.

1876 : les restrictions s’étendent à la scène et à la musique
Treize ans plus tard, Alexandre II approuve à Bad Ems, en Allemagne, un nouvel ensemble de mesures. L’oukase d’Ems, daté du 30 mai 1876 dans le calendrier grégorien, élargit considérablement les restrictions.
Il interdit notamment, sauf autorisation spéciale, l’importation de livres et de brochures ukrainiens publiés à l’étranger. Il restreint l’impression d’ouvrages originaux et de traductions, interdit les représentations théâtrales et les lectures publiques en ukrainien, ainsi que l’impression de textes ukrainiens accompagnant les partitions musicales.
Des exceptions subsistent pour certains documents historiques et pour la littérature, sous contrôle de la censure. Les œuvres littéraires autorisées doivent employer l’orthographe russe admise, plutôt qu’une orthographe propre à l’ukrainien.
Le pouvoir s’attaque ainsi à plusieurs dimensions de la vie culturelle : au livre que l’on importe, à la pièce que l’on joue, au texte que l’on chante, à la manière dont on écrit.
Des assouplissements interviennent en 1881, notamment pour certaines représentations soumises à autorisation. Ils ne suppriment pas le dispositif général de contrôle.
Pour un lecteur francophone, le nom de Bad Ems paraît lointain. Pourtant, cette affaire rejoint directement l’histoire intellectuelle française : en 1878, Mykhaïlo Drahomanov présente au Congrès littéraire de Paris un rapport intitulé La littérature oukrainienne, proscrite par le gouvernement russe.
La question posée à l’Europe est déjà claire : peut-on défendre la liberté littéraire tout en ignorant qu’une langue voisine se voit refuser les moyens de circuler ?
Combien de fois l’ukrainien a-t-il été interdit ?
On rencontre souvent la formule : « L’ukrainien a été interdit 134 fois. »
Ce chiffre ne doit pas être présenté comme un décompte scientifique établi de 134 interdictions générales de parler ukrainien.
Les chronologies populaires réunissent des événements de nature différente : interdictions d’imprimer, restrictions scolaires, mesures administratives, censures d’ouvrages, répressions d’écrivains, fermetures d’institutions et politiques d’assimilation. Elles ne retiennent pas toujours les mêmes dates, les mêmes territoires ni les mêmes critères.
Une mesure nationale et sa mise en œuvre locale peuvent aussi être comptées séparément. Une attaque contre un livre précis n’est pas identique à une interdiction portant sur toute une catégorie de publications.
Le constat historiquement solide est celui de restrictions répétées, documentées sur plusieurs siècles, qui ont empêché ou entravé l’usage de l’ukrainien dans des domaines essentiels.
Renoncer à un chiffre spectaculaire ne minimise pas cette histoire. Cela permet de décrire plus exactement la violence exercée.
La question décisive n’est pas seulement : combien de décisions ont été prises ? Elle est aussi : combien de générations ont dû étudier, travailler ou publier dans une autre langue pour accéder à une vie publique dont la leur était écartée ?
À l’ouest, d’autres conditions — mais pas une liberté sans obstacles
Toutes les terres ukrainiennes n’ont pas connu les mêmes régimes linguistiques.
Au XIXe siècle, la Galicie et la Bucovine, dans l’espace des Habsbourg, offrent des possibilités institutionnelles qui n’existent pas de la même manière dans l’Empire russe : enseignement, presse, associations et édition en ukrainien.
Ces conditions contribuent à faire de la Galicie un foyer majeur du développement de la langue littéraire moderne. Les échanges entre Ukrainiens vivant de part et d’autre des frontières impériales jouent un rôle décisif.
Ce n’est toutefois pas un refuge idéal. Les rapports de pouvoir avec les milieux dominants polonais ou germanophones pèsent sur les institutions. Dans la partie hongroise de la monarchie, les politiques de magyarisation constituent un autre obstacle.
Après la Première Guerre mondiale, les populations ukrainiennes vivant en Pologne et en Roumanie subissent à leur tour des restrictions, notamment scolaires.
L’histoire linguistique de l’Ukraine ne se réduit donc pas à un seul face-à-face. Mais la durée et l’ampleur des politiques de russification occupent une place centrale dans son évolution.
Les années 1920 : une langue entre dans tous les domaines
La révolution de 1917 et les tentatives de construction d’un État ukrainien donnent une nouvelle place à l’ukrainien dans l’administration, l’enseignement et l’édition.
Après l’établissement du pouvoir soviétique, la politique d’« indigénisation », engagée dans les années 1920, prend en Ukraine la forme de l’ukrainisation.
Elle répond notamment au besoin du régime de s’enraciner dans la population. Elle ouvre aussi un espace réel dont les enseignants, les écrivains et les chercheurs se saisissent.
L’ukrainien se développe dans les écoles, les journaux et les institutions. Des spécialistes élaborent des terminologies scientifiques ; des auteurs écrivent des romans urbains ; des dramaturges et des metteurs en scène expérimentent de nouvelles formes.
Cette période démontre que la limitation de l’ukrainien au monde rural n’était pas une propriété de la langue. Elle résultait largement des conditions politiques dans lesquelles on l’avait maintenue.
L’adoption du code orthographique de 1928, issu de la conférence de Kharkiv de 1927, participe à cet effort de consolidation. Il cherche à rapprocher des traditions écrites qui avaient évolué dans des espaces politiques différents.
Les années 1930 : réprimer les créateurs, intervenir dans la langue
Le tournant stalinien brise cette dynamique.
Les institutions culturelles et scientifiques sont purgées. Les écrivains, les enseignants et les linguistes peuvent être accusés de « nationalisme bourgeois » pour des activités auparavant encouragées.
Le procès de la prétendue « Union pour la libération de l’Ukraine », en 1930, fait partie de cette offensive contre les milieux intellectuels.
La destruction de la génération que l’on appellera la Renaissance fusillée frappe les personnes, leurs œuvres et les réseaux de transmission qu’elles avaient construits. Une langue perd alors des auteurs, mais aussi des éditeurs, des critiques, des traducteurs et des maîtres.
Le pouvoir intervient également dans sa codification. En 1933, l’orthographe de 1928 est remplacée. La lettre ґ, distincte de г, est supprimée de l’alphabet officiel. Des formes et des choix terminologiques sont condamnés comme des signes d’éloignement du russe.
Il ne s’agit plus seulement de restreindre les lieux où l’on peut employer l’ukrainien. Il s’agit aussi d’en orienter les normes.
Le Holodomor de 1932–1933, famine provoquée par les politiques staliniennes, tue des millions de personnes et dévaste les communautés rurales. Il constitue un crime distinct, que l’on ne peut réduire à une mesure linguistique. Il détruit néanmoins une part immense du monde social dans lequel l’ukrainien se transmettait.
L’époque soviétique : une langue présente, mais subordonnée
Dire que l’ukrainien aurait été totalement interdit pendant toute l’existence de l’URSS serait inexact. Des écoles, des livres, des journaux, des théâtres et des travaux scientifiques en ukrainien ont continué d’exister.
Cette présence ne signifiait pas une égalité réelle des usages.
Le russe occupait une position dominante dans de nombreux domaines liés au pouvoir, à la mobilité professionnelle et à la communication à l’échelle de l’Union. L’ukrainien pouvait être admis comme langue culturelle tout en étant moins utilisé dans les secteurs les plus prestigieux.
En 1938, l’apprentissage du russe devient obligatoire dans les écoles des républiques et régions nationales. Les réformes scolaires de la fin des années 1950, présentées sous le signe du choix parental, favorisent ensuite le russe dans un système où les débouchés lui donnent déjà un avantage.
La contrainte devient parfois une anticipation : les parents choisissent la langue qu’ils pensent nécessaire à l’avenir de leurs enfants.
C’est l’un des mécanismes les plus efficaces de l’assimilation. On n’a pas besoin d’interdire chaque conversation lorsqu’on organise les conditions qui rendent une langue moins utile à la réussite sociale.
Dans les années 1960, une nouvelle génération culturelle, les chistdessiatnyky — les « soixantards » — conteste cet ordre. En 1965, Ivan Dziouba rédige Internationalisme ou russification ?, une critique des politiques soviétiques qui confronte leurs pratiques à leurs principes proclamés.
La défense de la langue ne relève pas alors d’un simple débat grammatical. Elle touche à la liberté de création et au droit d’une société à ne pas être assimilée.
Depuis l’indépendance : rétablir des usages ne se fait pas par décret
L’ukrainien obtient le statut de langue d’État en 1989, encore sous la République socialiste soviétique d’Ukraine. L’indépendance de 1991 ouvre une nouvelle période ; la Constitution de 1996 confirme ce statut.
Mais une décision juridique ne transforme pas instantanément les habitudes, les marchés culturels et les hiérarchies héritées.
Une société où plusieurs générations ont étudié ou travaillé en russe ne change pas de langue du jour au lendemain. Les situations diffèrent selon les villes, les régions, les familles et les trajectoires personnelles.
La loi de 2019 sur le fonctionnement de l’ukrainien comme langue d’État vise à renforcer sa présence dans les domaines publics.
Cette reconstruction soulève aussi une exigence démocratique : assurer la place de la langue d’État tout en protégeant les droits des minorités et des peuples autochtones.
Il faut enfin éviter de confondre langue et loyauté politique. Un Ukrainien russophone n’est pas, de ce fait, moins ukrainien. La langue reçue dans l’enfance ne suffit pas à définir les convictions d’une personne ni son rapport à son pays.
L’occupation russe : agir sur la langue des enfants
Depuis 2014, puis avec l’invasion à grande échelle de 2022, les territoires occupés connaissent une nouvelle offensive contre les institutions ukrainiennes.
Des enquêtes et des témoignages décrivent la substitution des programmes scolaires russes aux programmes ukrainiens, la réduction de l’enseignement en ukrainien, le retrait de livres et les pressions exercées sur les enseignants.
Ces mesures touchent particulièrement les enfants. Modifier la langue et le contenu de leur scolarité revient à intervenir dans leur compréhension du passé et dans les possibilités de leur avenir.
Le terme de « linguicide » désigne, dans ce contexte, les politiques visant à détruire les conditions de transmission et d’usage d’une langue. C’est une notion d’analyse des violences linguistiques ; elle ne doit pas être confondue automatiquement avec une qualification juridique autonome.
Parallèlement, dans les territoires sous contrôle ukrainien, de nombreux citoyens auparavant russophones choisissent de parler davantage ukrainien. L’enquête de terrain publiée en 2023 par le Stockholm Centre for Eastern European Studies décrit cette transformation à travers des entretiens et des travaux sociolinguistiques.
Les parcours ne sont ni identiques ni achevés. Pour certains, le changement est rapide ; pour d’autres, il passe par l’apprentissage, l’hésitation ou l’alternance entre les langues.
Il ne s’agit pas simplement de changer des mots. Il s’agit souvent de reprendre possession d’un espace culturel que l’histoire familiale avait rendu plus difficile d’accès.
Une langue à écouter, pas seulement une cause à défendre
Pour une audience francophone, l’histoire de l’ukrainien invite à regarder autrement la carte culturelle de l’Europe.
La visibilité internationale d’une langue ne mesure pas seulement la richesse de ses œuvres. Elle dépend aussi des États, des écoles, des éditeurs, des traductions et des institutions qui lui permettent de circuler — ou qui l’en empêchent.
L’ukrainien a longtemps été moins connu en Europe occidentale que sa littérature et son histoire ne l’auraient justifié. Cette absence n’était pas la preuve d’un vide culturel.
Comprendre les interdictions ne suffit donc pas. Il faut aussi lire les textes qu’elles cherchaient à empêcher, découvrir les œuvres qu’elles ont rendues difficiles d’accès et écouter la langue au-delà du récit de ses souffrances.
Car l’ukrainien n’est pas uniquement une langue survivante. C’est une langue de poésie et de recherche, de théâtre et d’humour, de vie intime et de débat public.
Les pouvoirs qui l’ont réprimée voulaient décider à sa place de ce qu’elle pouvait dire et de ceux auxquels elle pouvait s’adresser.
L’enjeu, aujourd’hui, est de lui rendre cette liberté entière : non seulement le droit de subsister, mais celui de créer, de transmettre et de penser le monde.
Sources et repères documentaires
Les documents historiques et les études linguistiques sont distingués ci-dessous : les premiers donnent accès aux formulations du pouvoir ; les secondes permettent d’en comprendre le contexte et les effets.
Circulaire Valuev, 1863 : transcription du texte russe sur Wikisource, avec indication de sa publication par Mikhaïl Lemke en 1904. Il s’agit d’une transcription, non d’un fac-similé d’archive.
Michael Moser, « Українська мова » — « La langue ukrainienne » : Encyclopédie d’histoire de l’Ukraine, Institut d’histoire de l’Ukraine, Académie nationale des sciences. Étude des grandes périodes de formation de la langue et de ses conditions historiques.
Vitali Roussanivsky, « Історія української мови » — « Histoire de la langue ukrainienne » : encyclopédie Українська мова, disponible sur Izbornyk. Repères sur les évolutions phonétiques et grammaticales.
S. Otcheretianko et L. Riabets, « Заборона української мови » — « Interdictions de la langue ukrainienne » : Encyclopédie de l’Ukraine moderne. Synthèse des restrictions administratives, notamment de 1863 et de 1876.
Mykhaïlo Drahomanov, La littérature oukrainienne, proscrite par le gouvernement russe : rapport présenté au Congrès littéraire de Paris, Genève, 1878. Témoignage contemporain signalé ici comme repère bibliographique.
Tamara Lönngren, Thomas Rosén et Olena Yurchenko, Scorched by War: A Report on the Current Language Situation in Ukraine, SCEEUS, 2023. Enquête comprenant des entretiens sur les changements linguistiques liés à la guerre.
Olena Siruk, A Guide to the History of Oppression of the Ukrainian Language, Chytomo, 2023. Chronologie complémentaire des restrictions et des atteintes à la transmission de l’ukrainien.




