Une langue ne naît pas en un jour. Elle se forme dans les usages quotidiens, évolue au contact d’autres langues, accède à l’écriture — parfois assez tard — et traverse des ruptures politiques sans se réduire à elles. L’ukrainien a une longue histoire. Ses racines plongent dans l’univers de la Rus’ de Kyiv, mais parler de « mille ans d’histoire » ne signifie pas que la langue actuelle serait restée inchangée depuis le Moyen Âge.
Une histoire ancienne et des appellations à manier avec précision
Aux premiers siècles de la Rus’ de Kyiv, ses habitants parlaient différentes variétés de dialectes slaves orientaux, dont les linguistes reconstituent l’histoire à partir de sources indirectes. La langue des textes religieux et savants était souvent le slavon d’Église, tandis que les parlers du quotidien se développaient à l’oral. Cette coexistence rappelle, dans une certaine mesure, celle du latin et des langues vernaculaires en Europe occidentale.
Il convient donc d’éviter une simplification fréquente : les textes médiévaux de Kyiv ne sont pas simplement des textes écrits en ukrainien moderne. Ils témoignent d’un ancien espace linguistique dont l’ukrainien est l’un des héritiers, mais non d’une langue déjà identique à celle que l’on parle aujourd’hui. Les historiens de la langue distinguent les formes orales, les traditions écrites et les étapes de formation de la langue littéraire. France Culture rattache les origines de l’ukrainien à la Rus’ de Kyiv et rappelle la coexistence de la tradition écrite en slavon d’Église et des parlers populaires.
Le XVIᵉ siècle offre un jalon particulièrement significatif : achevé en 1561, l’Évangéliaire de Peresopnytsia restitue les textes évangéliques dans une langue accessible aux locuteurs de l’époque. Ce manuscrit n’est pas encore un livre en ukrainien standardisé moderne. Il témoigne toutefois de l’importance culturelle que revêtait déjà l’emploi d’une langue proche de la parole vivante pour transmettre un texte religieux. Cette étude sur les traductions religieuses ukrainiennesprésente ce manuscrit et le contexte de ses traductions.
De la langue parlée à la littérature moderne
À la fin du XVIIIᵉ siècle, Ivan Kotliarevsky donne une nouvelle visibilité littéraire à la langue populaire avec son Énéide, publiée en 1798. En réécrivant un texte de la tradition classique dans une langue vivante, il ne se contente pas de le parodier : il fait de l’ukrainien un instrument à part entière de création littéraire.
Taras Chevtchenko prolonge ce mouvement au siècle suivant. Son Kobzar, publié en 1840, affirme l’ukrainien comme langue poétique, capable de passer de la plainte intime à la mémoire collective, de l’intonation familière au chant. Son œuvre élargit les possibilités d’expression de la langue et lui donne une force nouvelle. Mais l’histoire littéraire de l’ukrainien ne suit pas une trajectoire continue : elle se construit dans des espaces politiques différents, où le pouvoir en restreint l’usage de diverses manières.
Au XIXᵉ siècle, la pression impériale prend notamment des formes législatives précises. En 1863, la circulaire du ministre Piotr Valuev restreint les publications en ukrainien ; l’oukase d’Ems de 1876 élargit les interdictions, notamment à l’impression et à la diffusion de livres. Ces textes n’ont pas détruit la langue : ils visaient à réduire les espaces dans lesquels on pouvait l’enseigner, la lire et la faire évoluer. La politique linguistique est ici indissociable de la politique du pouvoir : décider dans quelle langue on peut publier, enseigner et s’exprimer dans l’espace public. Ukrinform rappelle l’importance de l’oukase d’Ems et son lien avec les restrictions antérieures.
Au XXᵉ siècle, l’histoire demeure faite de ruptures : une période de développement et de codification est suivie de nouvelles restrictions et de la russification soviétique. En 1989, l’ukrainien obtient le statut de langue officielle en RSS d’Ukraine ; en 1991, le pays proclame son indépendance. Cette chronologie, rappelée par France Culture, souligne que la survie d’une langue ne dépend pas seulement de sa grammaire. Elle repose aussi sur des institutions, l’école, l’édition et la volonté de celles et ceux qui la parlent.
La musicalité : une pratique avant d’être une étiquette
On qualifie souvent l’ukrainien de « mélodieux ». La formule peut séduire, mais elle devient vite une généralisation si l’on ne précise pas ce qu’elle recouvre. La musicalité n’est ni une propriété mystérieuse d’un peuple ni une caractéristique mesurable qui rendrait une langue supérieure à une autre. Elle se manifeste dans des pratiques : le rythme du vers, les accents, les sonorités, les répétitions et la manière dont la parole se déploie dans le chant.
La tradition ukrainienne accorde une place particulière à la voix. Chants rituels liés aux saisons, chants de mariage, berceuses et chants historiques accompagnaient la vie quotidienne et les cérémonies, transmettaient des récits et faisaient passer les mots d’une génération à l’autre. La duma est une longue composition épique, chantée ou déclamée, qui mêle récit historique, expression lyrique et rythme libre. Interprétée par les kobzars, au son de la bandoura ou de la kobza, elle fait entendre une langue qui épouse le souffle du récit.
Cela ne signifie pas que l’ukrainien se réduise au folklore. On a écrit dans cette langue la poésie de Chevtchenko, des romans, du théâtre, des traductions et des œuvres contemporaines. Mais la tradition orale demeure un fil essentiel reliant la littérature écrite à la mémoire chantée, où les mots ne sont pas seulement lus : ils sont portés par la voix. France Musique évoque le chant populaire et religieux parmi les composantes importantes de l’histoire musicale ukrainienne.
Une langue européenne à l’histoire singulière
L’ukrainien appartient à la branche orientale des langues slaves. Cette parenté n’efface pas son caractère propre : comme toute langue, il a suivi une trajectoire façonnée par des siècles d’usage, de création et de contacts linguistiques. En prendre conscience permet de sortir d’une opposition simplificatrice qui présente l’ukrainien comme une simple variété du russe. La proximité entre les langues n’efface ni leurs différences ni l’histoire politique qui a tenté d’établir une hiérarchie entre elles.
Pour le lecteur français, cette histoire peut évoquer le rôle de la langue dans la formation d’une culture littéraire — sans pour autant confondre les expériences ukrainienne et française. En Ukraine, la question linguistique porte la marque des interdictions impériales et de la russification, mais aussi du travail des écrivains, des traducteurs, des enseignants et des locuteurs qui ont maintenu l’ukrainien dans les usages vivants.
Le titre de cet article évoque « mille ans » non pour assigner à l’ukrainien un point d’origine unique et définitif, mais pour souligner la profondeur de son histoire : des anciens dialectes de la Rus’ de Kyiv à la littérature contemporaine, des manuscrits religieux aux chants transmis oralement, la langue s’est transformée sans cesser d’être un espace de création. Sa musicalité n’est pas un cliché sur la douceur de ses sonorités. Elle vit dans les voix qui la font résonner et dans l’histoire de celles et ceux qui ont refusé de se laisser réduire au silence.




