Des champs aux usines, de l’indépendance à la guerre : comment les Ukrainiennes et les Ukrainiens ont vu leur vie professionnelle se transformer.
En 2025, à Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine, une entreprise fabrique des pièces de haute précision destinées à l’horlogerie européenne. Avant l’invasion russe à grande échelle, ses ateliers employaient surtout des hommes. Puis certains ont été mobilisés, d’autres sont partis. L’entreprise a dû chercher de nouvelles personnes et les former sur place.
Parmi elles, des femmes déplacées depuis l’est du pays. Pour beaucoup, il a fallu apprendre un métier nouveau, loin de chez elles. Leur arrivée dans l’atelier a aussi changé les habitudes d’une entreprise où l’on considérait jusque-là ce travail comme masculin.
Cette histoire, racontée par RFI en février 2025, dit quelque chose de l’Ukraine d’aujourd’hui. Elle rappelle aussi une réalité plus ancienne : au cours du XXe siècle, les façons de travailler ont changé au rythme des transformations politiques, des guerres et des choix économiques. Ces changements ont parfois ouvert des possibilités ; ils ont aussi été imposés au prix de vies brisées.
Au début du siècle : une terre agricole, des régions industrielles
Vers 1900, il n’existe pas d’État ukrainien indépendant. La majeure partie des terres ukrainiennes se trouve dans l’Empire russe ; à l’ouest, d’autres régions appartiennent à l’Autriche-Hongrie. Cette division compte : on ne travaille pas partout dans les mêmes conditions, sous les mêmes lois ni dans les mêmes structures économiques.
Dans les campagnes, la vie de nombreuses familles dépend de la terre. Il faut semer, récolter, prendre soin des animaux, traverser les saisons avec les ressources dont on dispose. Les femmes travaillent dans les champs et à la maison ; les enfants participent eux aussi aux tâches familiales. Posséder une terre ne signifie pas toujours en posséder assez pour vivre correctement.
Mais l’image d’une Ukraine uniquement rurale serait incomplète. Dans le Donbas, on extrait déjà du charbon. Autour de Kryvyï Rih, le minerai de fer alimente la métallurgie. Les chemins de fer relient des régions productrices aux villes et aux ports de la mer Noire. Ailleurs, les sucreries transforment les récoltes de betteraves.
Cette industrie possède des liens avec l’Europe occidentale. Des entreprises françaises, belges et britanniques investissent notamment dans les mines et la métallurgie. À l’ouest, en Galicie, l’extraction du pétrole occupe également une place importante.
Pour les ouvriers, l’usine ne représente pas seulement un nouveau salaire. Elle impose aussi ses horaires, sa discipline et ses dangers. Dans l’Empire russe, la loi limite la journée de travail industrielle à onze heures et demie à partir de 1897, mais cette limite est souvent ignorée. Les grèves du début du siècle montrent que les travailleurs revendiquent déjà de meilleures conditions.
En 1917, au milieu de la révolution et de la naissance d’un mouvement politique ukrainien, la Rada centrale proclame la journée de huit heures. C’est une revendication importante, même si les guerres et les changements de pouvoir rendent son application difficile.
Les années soviétiques : l’usine, le kolkhoze et la contrainte
Les années qui suivent la Première Guerre mondiale sont marquées par les révolutions, les conflits et les tentatives de construire un État ukrainien indépendant. Le pouvoir soviétique finit par s’imposer sur une grande partie du territoire. Les régions occidentales, elles, connaissent une histoire différente avant leur intégration ultérieure à l’URSS.
À partir de la fin des années 1920, le régime soviétique lance une industrialisation rapide. De grandes usines et des centrales sont construites. Des habitants quittent les villages pour travailler dans les villes. L’État organise la production, fixe les objectifs et décide des secteurs à développer.
On apprend de nouveaux métiers : conducteur de machine, mécanicien, technicien, ingénieur. Mais il serait trompeur de raconter cette période uniquement à travers les bâtiments construits et les qualifications acquises.
Dans les campagnes, la collectivisation est imposée par la force. Les exploitations paysannes sont regroupées dans des fermes collectives, les kolkhozes. Les paysans perdent une grande partie de leur autonomie sur leur travail et leur production.
En 1932 et 1933, les politiques staliniennes provoquent l’Holodomor, une famine génocidaire qui tue des millions de personnes en Ukraine. Des familles rurales, dont le travail nourrissait le pays, se retrouvent privées de nourriture. Pour comprendre le coût humain de cette transformation, les chiffres de production ne suffisent pas : il faut aussi regarder ce qui arrive à ceux qui cultivent la terre.
Dans les usines, le pouvoir soviétique célèbre le travailleur capable de dépasser les normes. Mais derrière les affiches et les discours, la discipline est sévère. Sous Staline, des retards ou des absences peuvent entraîner l’emprisonnement. Entre 1940 et 1956, un salarié ne peut généralement pas quitter son emploi sans l’autorisation de la direction.
Le régime prétend gouverner au nom des travailleurs. Pourtant, ceux-ci disposent de peu de moyens pour décider librement de leurs conditions de travail ou contester les décisions qui leur sont imposées.
Après 1945 : reconstruire et apprendre un métier
La Seconde Guerre mondiale laisse l’Ukraine dévastée. Des villes, des usines et des infrastructures sont détruites ; les pertes humaines sont immenses. Après 1945, reconstruire devient une tâche quotidienne pour des millions de personnes.
Il faut remettre en état les voies ferrées, les logements et les installations industrielles. Dans les écoles professionnelles et les établissements d’enseignement supérieur, on forme les travailleurs dont l’économie a besoin. Ouvriers spécialisés, techniciens, ingénieurs, enseignants et personnels de santé participent à cette reconstruction et au développement des décennies suivantes.
Le système soviétique offre une certaine sécurité de l’emploi. Pour de nombreux salariés, il apporte aussi des protections sociales et des congés. En 1967, la semaine de cinq jours, avec deux jours de repos, est introduite pour une grande partie des travailleurs.
Ces acquis comptent dans la vie quotidienne. Ils ne doivent pas faire oublier que les conditions varient selon les professions et les lieux : les habitants des campagnes, notamment, ne bénéficient pas toujours des mêmes protections que les salariés urbains.
Les femmes occupent une place essentielle dans cette économie. En 1970, elles représentent la moitié des salariés hors agriculture en Ukraine soviétique, selon l’Internet Encyclopedia of Ukraine. Elles sont particulièrement nombreuses dans la santé, l’enseignement et le commerce. Leur journée ne s’arrête pas nécessairement à la sortie du travail : beaucoup continuent d’assumer une grande part des tâches domestiques.
La sécurité de l’emploi a toutefois ses limites. Les syndicats officiels font partie du système soviétique et ne sont pas des organisations indépendantes comparables à celles qui peuvent négocier librement face au pouvoir. Quant aux grèves, elles sont interdites pendant une grande partie de la période soviétique, même si des travailleurs cessent parfois le travail malgré les risques.
À la fin des années 1980, les difficultés du système deviennent plus visibles. L’économie ralentit et les contestations ouvrières prennent de l’ampleur. Une nouvelle période approche, mais personne ne sait encore exactement ce qu’elle apportera.
1991 : l’indépendance et une vie professionnelle à réinventer
Le 24 août 1991, l’Ukraine proclame son indépendance. Pour le pays, c’est le début d’une liberté politique nouvelle. Pour les travailleurs, c’est aussi le commencement d’une transition économique difficile.
Pendant des décennies, la production et l’emploi avaient été organisés dans le cadre soviétique. Désormais, l’Ukraine doit construire ses propres institutions et transformer son économie. Les entreprises privées prennent une place nouvelle ; il devient possible de créer son activité et d’explorer d’autres parcours professionnels.
Mais cette liberté s’accompagne d’incertitudes. Des entreprises connaissent de graves difficultés, des emplois disparaissent et des familles doivent chercher de nouvelles sources de revenus. Les compétences acquises dans une usine ou une administration ne trouvent pas toujours immédiatement leur place dans la nouvelle économie.
L’indépendance ne transforme donc pas la vie de tous de la même manière. Pour certains, elle ouvre la voie à l’initiative personnelle. Pour d’autres, elle signifie d’abord la perte de repères et d’une stabilité, même imparfaite, à laquelle ils étaient habitués.
Un pays de métiers multiples
Au XXIe siècle, l’agriculture et l’industrie continuent de compter en Ukraine. Mais elles coexistent avec des commerces, des entreprises de services, des professions médicales, des activités créatives et un secteur numérique qui travaille aussi avec l’étranger.
Un développeur peut collaborer à distance avec une équipe située dans un autre pays. Une entrepreneuse peut vendre ses produits au-delà de sa ville. Dans le même temps, un agriculteur, une infirmière ou un électricien exercent des métiers qui exigent leur présence sur place.
Ces réalités ne s’opposent pas. Elles montrent que le travail ukrainien ne peut pas être réduit à une seule image : ni celle des champs de blé, ni celle des usines, ni celle des bureaux informatiques.
Chaque secteur pose ses propres questions : les revenus, la formation, la sécurité, l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Et chacun dépend, d’une manière ou d’une autre, du travail des autres.
Depuis 2022 : travailler dans un pays en guerre
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine commence en 2014. Le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle bouleverse à nouveau la vie professionnelle dans tout le pays.
Des entreprises sont détruites ou perdent leurs locaux. Des familles quittent leur région, parfois leur pays. La mobilisation éloigne des salariés de leur emploi. Les attaques contre les infrastructures énergétiques perturbent la production et la vie quotidienne.
Dans ces conditions, trouver du travail ne dépend pas seulement des compétences d’une personne. Il faut aussi que l’emploi existe là où elle vit désormais, que le lieu soit accessible et que son expérience corresponde aux besoins de l’entreprise.
C’est l’une des difficultés du marché du travail ukrainien : des personnes cherchent un emploi alors que des employeurs peinent à recruter. La formation et la reconversion peuvent aider à rapprocher ces besoins, mais elles demandent du temps et des moyens.
L’exemple de l’usine de Ternopil montre comment certaines entreprises s’adaptent. Les femmes qui y ont été recrutées ont appris sur place un travail de précision. Leur parcours ne signifie pas que les Ukrainiennes découvrent le monde professionnel : elles y occupent une place importante depuis longtemps. Ce qui change ici, c’est leur accès à certains postes jusque-là considérés comme masculins.
Pour beaucoup d’autres travailleurs, continuer signifie être présent malgré le danger : soigner les patients, réparer les réseaux électriques, assurer les transports, enseigner ou maintenir une activité dans une région éprouvée par la guerre.
Le télétravail offre parfois une solution lorsque le métier le permet. Il peut aider une personne déplacée à conserver un lien avec son employeur ou ses clients. Mais il ne remplace pas les mains nécessaires dans un atelier, un hôpital ou sur une ligne électrique endommagée.
Et demain ?
Au fil d’un peu plus d’un siècle, le travail en Ukraine a changé de lieux, d’outils et de règles. Les parcours ont été façonnés par les empires, le régime soviétique, l’indépendance et, aujourd’hui, la guerre.
Chaque période a laissé des héritages contradictoires. L’industrialisation a créé des compétences tout en s’accompagnant de violences. L’époque soviétique a apporté à de nombreux salariés une sécurité de l’emploi, sans leur garantir les libertés nécessaires pour défendre leurs intérêts. Après 1991, de nouvelles possibilités se sont ouvertes, mais la transition a aussi fragilisé de nombreuses personnes.
La reconstruction pose désormais une question qui va bien au-delà des bâtiments à réparer. Comment permettre aux personnes déplacées, aux anciens combattants et à tous ceux dont la vie a été interrompue de retrouver une place dans le monde du travail ? Comment former, adapter les postes, protéger la santé et offrir des perspectives durables ?
L’histoire de l’Ukraine montre à quel point le travail peut être lié à la contrainte. Elle montre aussi l’importance des compétences que les personnes acquièrent, transmettent et mettent au service de leur communauté. Dans l’atelier de Ternopil comme ailleurs, reconstruire passera aussi par la possibilité d’apprendre un métier, de l’exercer dans de bonnes conditions et de choisir la suite de sa vie.




