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Ce qui fait rire les Ukrainiens : voyage au cœur d'un humour salvateur

Pourquoi le rire est la clé la plus secrète — et la plus lumineuse — pour comprendre la société ukrainienne.

Administrateur 30 octobre 2026
Ce qui fait rire les Ukrainiens : voyage au cœur d'un humour salvateur

L'élégance de ne pas pleurer

À l’automne 2022, alors qu’une angoisse diffuse pesait sur les esprits face aux menaces d'escalade absolue, une rumeur facétieuse a soudain enflammé les réseaux sociaux ukrainiens. L'idée, née d’un canular vite devenu viral, proposait un rendez-vous sur le mont Chtchekavytsia, une colline verdoyante surplombant Kyïv, pour une orgie collective festive au cas où le ciel viendrait à tomber sur la tête des mortels. En quelques heures, des dizaines de milliers de personnes s’échangeaient des invitations, des règles de bienséance parodiques et des listes d’amuse-bouches à apporter.

L’observateur étranger, habitué aux récits de détresse, s'est souvent frotté les yeux devant de tels épisodes. Comment peut-on plaisanter au bord du gouffre ? La réponse n'est ni l'inconscience, ni le cynisme. Elle tient dans une formule inscrite au cœur même des lettres classiques ukrainiennes, écrite en 1890 par la poétesse Lessia Oukraïnka : « Pour ne pas pleurer, je riais. » Face aux secousses de l’histoire, le rire n’est pas une fuite : c'est un refus souverain du statut de victime, une politesse de l'esprit et une décision intime de demeurer debout.

L'insolence des Cosaques : un rire sans maîtres

Pour saisir la nature de ce tempérament, il faut regarder vers le bas et non vers le haut. Dans les sociétés de structure impériale ou autocratique, l’humour officiel descend volontiers du puissant vers le faible, sanctionnant les marginaux et glorifiant la hiérarchie. En Ukraine, la tradition est rigoureusement inverse : on y rit depuis toujours des puissants, jamais avec eux.

Cette verve frondeuse trouve son archétype historique dans la légendaire correspondance des cosaques zaporogues avec le sultan ottoman au XVIIe siècle, immortalisée par le peintre Ilia Répine. Sommés de se soumettre, ces hommes libres des steppes répondirent par une missive d’une inventivité carnavalesque, d’une gouaille charnelle et d’une scatologie joyeuse qui aurait enchanté François Rabelais. Guillaume Apollinaire, subjugué par cette énergie verbale, en fit d'ailleurs une célèbre strophe dans son recueil Alcools : « Plus ignoble qu'un marane / Ton derrière est bien le nôtre / Bourreau de Podolie Amant / Des plaies des ulcères des croûtes / Groin de cochon cul de jument... »

Cette tradition d'irrévérence horizontale est demeurée intacte. Aujourd’hui, dans les sous-sols aménagés en salles de spectacle à Kharkiv, Dnipro ou Kyïv, une génération florissante de jeunes artistes de stand-up s'adresse à un public qui exige la franchise la plus totale. Ministres, diplomates, travers de l’administration ou vanités des célébrités : rien n'échappe à la satire. Dans ce pays sans cour royale ni culte du chef, le pouvoir ne s'impose jamais longtemps sans devoir affronter l'épreuve rédhibitoire du ridicule.

La tendresse de l'absurde et la comédie du quotidien

Mais limiter l’esprit ukrainien à la seule satire politique serait passer à côté de sa dimension la plus attachante : une autodérision domestique, chaleureuse et nourrie d'une profonde familiarité avec l'absurde.

Les Ukrainiens possèdent un talent singulier pour rire de leurs propres contradictions sans jamais se mépriser. C'est l'héritage d'une immense tradition littéraire qui va de la truculente Énéide travestie d'Ivan Kotliarevsky aux chroniques familiales d’Ivan Netchouï-Levytsky, dont le roman La Famille Kaïdach met en scène des querelles de voisinage épiques déclenchées par un cochon égaré ou une poire tombée de l'autre côté d'une clôture.

Cette sensibilité au grotesque tendre s'épanouit pleinement dans le jeune cinéma contemporain, à l'image des films d'Antonio Loukitch (Mes pensées sont silencieuses). Le cinéaste y dépeint avec un regard mélancolique et burlesque les relations maladroites entre une mère possessive et son fils preneur de son, sillonnant les provinces de Transcarpatie pour enregistrer le cri d'un canard rare. On y retrouve une parenté indéniable avec le cinéma de Jacques Tati ou les chroniques douces-amères de la province française : ce sentiment délicat que la vie quotidienne est un enchaînement de malentendus poétiques qu'il vaut mieux embrasser avec un sourire complice plutôt que de chercher à les régenter.

Le trait d'esprit comme hygiène mentale

Dans les périodes de tension extrême, l'humour s'est mué en un bouclier civique à haute intensité. L'Ukraine contemporaine figure parmi les sociétés les plus connectées d'Europe, et sa créativité numérique produit quotidiennement des mèmes d'une précision dévastatrice. Une coupure de courant prolongée ? Elle devient immédiatement l’occasion de photographier une fondue au fromage préparée à la lueur de bougies de fortune avec la légende : « Soirée romantique non négociable ». Une nuit d'alertes aériennes ? Les échanges matinaux entre collègues s’ouvrent invariablement par une pointe d'esprit grinçante avant d’en venir aux dossiers professionnels.

Ce recours à l’humour noir ne relève pas de la légèreté déplacée, mais d'une rigoureuse hygiène mentale. Comme les combattants dans les tranchées de la Grande Guerre ou les résistants parisiens distribuant des feuilles satiriques sous le manteau, le citoyen qui rit désamorce l'effroi. Dès lors qu'un péril peut être nommé, tourné en dérision et caricaturé sous forme de vignette partagée, il cesse d'exercer sa terreur paralysante. L’ennemi perd de sa superbe monstrueuse pour redevenir une figure grotesque, dérisoire, condamnée par avance à l'échec.

Une déclaration d'indépendance permanente

Comprendre ce qui fait rire les Ukrainiens, c’est approcher l'âme d'une société profondément allergique au dogme, à la grandiloquence et aux postures compassées. Ce rire est une affirmation d’autonomie : il dit la liberté de penser, la complicité des égaux et la certitude inébranlable que la vie ordinaire reprendra toujours ses droits sur les délires de grandeur.

La prochaine fois que vous croiserez des Ukrainiens au détour d'un café, tendez l'oreille. Au cœur des discussions les plus sérieuses ou des récits les plus âpres, vous verrez presque toujours surgir une œillade, une métaphore inattendue ou une boutade d’une formidable élégance. Car chez eux, l’humour n’est pas un simple divertissement : c’est le dernier rempart de la grâce, et sans doute la plus éclatante des victoires sur l'obscurité.

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