Du manchot solitaire de Kyiv aux abeilles d’un village du Donbass, l’auteur du Pingouin et des Abeilles grises a inventé une manière singulière de raconter son pays : par l’absurde, la tendresse et l’attention aux vies ordinaires. Depuis l’invasion russe à grande échelle, cette voix littéraire est aussi devenue une voix de témoignage.
Dans un appartement de Kyiv vit un homme qui écrit des nécrologies. Il a pour compagnon un manchot nommé Micha, recueilli lorsque le zoo de la ville ne pouvait plus s’en occuper. L’homme est seul, l’animal paraît mélancolique et, dehors, l’Ukraine des années 1990 cherche son chemin après l’effondrement de l’Union soviétique.
La scène pourrait appartenir à une fable. Elle ouvre pourtant sur un monde bien réel : celui d’une société où les anciennes règles ont disparu avant que les nouvelles aient trouvé leur place, où l’argent et le pouvoir circulent dans l’ombre, où la violence peut surgir derrière une proposition de travail apparemment banale.
C’est l’univers du Pingouin, roman qui a fait connaître Andriy Kourkov au public français. On y trouve déjà ce qui caractérise sa manière d’écrire : un humour légèrement inquiet, des personnages qui ne maîtrisent pas les événements et une attention particulière à ce qui reste fragile au milieu du désordre.
Le manchot, dans cette histoire, n’est pas seulement une fantaisie. Sa présence rend visible la solitude des êtres déplacés, mal adaptés à leur environnement, contraints de survivre dans un monde dont ils ne comprennent pas toujours les lois. Chez Kourkov, l’étrange n’éloigne pas du réel : il aide à le regarder autrement.
De l’enfance à Kyiv aux premiers livres
Andriy Kourkov naît en 1961 à Boudogochtch, dans la région de Léningrad, alors en Union soviétique. Sa famille s’installe en Ukraine pendant son enfance. Il grandit à Kyiv, ville qui deviendra l’un des lieux essentiels de sa vie et de son œuvre.
Après des études de langues étrangères, il exerce plusieurs métiers. Au milieu des années 1980, il effectue son service comme gardien dans une prison d’Odessa. Dans un entretien accordé au média The Ukrainians, il raconte qu’il écrivait alors des contes et des récits pendant la nuit, lorsqu’il avait accès à une machine à écrire.
Il travaille ensuite notamment dans l’édition et comme scénariste. Sa route vers la littérature ne ressemble pas à une ascension immédiate : publier ses textes demande de la persévérance, puis, dans les années qui suivent la disparition de l’URSS, de l’ingéniosité. Kourkov raconte avoir lui-même financé et distribué certains de ses livres pour enfants.
Cette expérience de l’instabilité n’explique pas à elle seule son imagination. Elle aide toutefois à comprendre l’un des paysages de sa fiction : un monde où les individus doivent sans cesse inventer des solutions, parfois absurdes, pour continuer à vivre.
Rire dans les interstices du pouvoir
Publié dans les années 1990 et traduit en français en 2000, Le Pingouin entraîne le lecteur dans le Kyiv de l’après-indépendance. Son protagoniste, Viktor, reçoit une commande singulière : rédiger à l’avance les notices nécrologiques de personnalités encore vivantes. Peu à peu, ces textes cessent de ressembler à un simple exercice journalistique.
Le dispositif a la précision d’une mécanique comique et la noirceur d’un roman policier. Viktor ne ressemble pas à un héros prêt à affronter le monde. Il avance plutôt à tâtons, découvrant trop tard les conséquences de ce qu’il fait.
Kourkov ne se moque pas de lui. Il observe sa maladresse avec une ironie où demeure de la compassion. C’est peut-être là l’une des forces de son écriture : montrer les rapports de pouvoir sans transformer les personnages en simples illustrations d’une idée politique.
Dans ses romans, le lecteur rencontre des fonctionnaires, des marginaux, des rêveurs, des voisins et des animaux. L’Histoire les traverse, mais ils ne cessent pas pour autant d’avoir faim, d’aimer, de craindre la solitude ou de se préoccuper de détails apparemment insignifiants.
Pour un lecteur français, cet humour peut rappeler certaines formes de littérature de l’absurde. Mais l’univers de Kourkov possède son propre ancrage : il naît de lieux ukrainiens précis, d’expériences postsoviétiques et d’une sensibilité attentive aux contradictions de la vie quotidienne.
Une langue ne suffit pas à dessiner une frontière
Le parcours de Kourkov invite aussi à examiner une question souvent simplifiée à l’étranger : celle des rapports entre langue et identité en Ukraine.
L’écrivain a longtemps écrit ses romans en russe, sa langue maternelle. Il écrit également en ukrainien et en anglais. Son appartenance à l’Ukraine ne se résume pourtant ni à son lieu de naissance ni à la langue de ses livres.
En 2025, il expliquait à la RTS : « L’histoire d’Ukraine, c’est mon histoire. La culture ukrainienne, c’est ma culture. »
Cette distinction compte. Pendant longtemps, le regard porté sur les territoires de l’ancien Empire russe et de l’Union soviétique a fréquemment confondu langue russe, culture russe et appartenance à la Russie. Or l’Ukraine possède sa propre histoire, ses institutions, ses traditions littéraires et une société dont les trajectoires linguistiques sont diverses.
Dire cela ne signifie pas effacer l’histoire de la domination impériale et soviétique, ni les restrictions et les pressions qui ont affecté la langue ukrainienne. Cela signifie au contraire prendre cette histoire au sérieux, sans réduire les personnes qui en sont issues à une identité décidée depuis Moscou.
La place du russe dans l’espace culturel ukrainien demeure un sujet de débats, rendus plus douloureux par la guerre. Kourkov lui-même reconnaît la complexité de sa position d’auteur ukrainien écrivant en russe. Son parcours ne fournit pas une réponse unique à ces débats ; il invite à les aborder sans confondre langue, citoyenneté et loyauté politique.
Les abeilles dans la zone grise
Si Le Pingouin a fait découvrir Kourkov à de nombreux lecteurs français, Les Abeilles grises a donné à son œuvre une nouvelle résonance. Le roman, traduit en français par Paul Lequesne, reçoit en 2022 le prix Médicis étranger.
Son personnage principal, Sergueïtch, est apiculteur. Il vit dans un village de la « zone grise » du Donbass, entre les positions ukrainiennes et celles des forces séparatistes soutenues par la Russie. La guerre commencée en 2014 a bouleversé la vie autour de lui.
Sergueïtch ne dirige aucune armée et ne prononce pas de discours sur l’avenir du monde. Il pense notamment à ses abeilles : comment les protéger, où les conduire pour qu’elles puissent vivre loin des combats ?
Cette préoccupation modeste donne au roman sa profondeur. Les ruches rappellent que la guerre ne menace pas seulement des frontières et des institutions. Elle atteint les gestes les plus concrets : cultiver, se déplacer, rendre visite à quelqu’un, prendre soin du vivant.
Le roman ne transforme pas l’apiculteur en porte-parole de toute l’Ukraine. Il montre plutôt ce qu’un conflit fait à un homme particulier et à son rapport aux autres. À travers lui, le lecteur découvre combien les catégories politiques peuvent être insuffisantes pour saisir l’épaisseur d’une existence.
La retenue de Kourkov n’efface pas la violence. Elle refuse de laisser celle-ci absorber tout le reste.
Après le 24 février 2022 : témoigner
Lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022, Kourkov est déjà un écrivain reconnu à l’étranger et une voix engagée dans la vie culturelle de son pays. Il a notamment présidé le PEN Ukraine de 2018 à 2022.
La guerre transforme son rapport au travail. Dans ses interventions publiques et ses chroniques, il raconte les bombardements, les déplacements, l’inquiétude, mais aussi les événements ordinaires qui continuent d’avoir lieu malgré tout.
Son Journal d’une invasion, publié en français en 2023, puis Notre guerre quotidienne, paru en 2025, donnent à voir cette coexistence difficile entre la menace et la vie de tous les jours. Dans un entretien avec la RTS, l’écrivain évoque aussi bien les tragédies que les naissances, les mariages ou le désir des habitants d’aller au théâtre.
Il ne s’agit pas d’embellir la guerre en célébrant une résistance abstraite. Il s’agit de remarquer ce que la violence ne parvient pas entièrement à supprimer : les habitudes, les liens, les projets, parfois même l’humour.
Ce regard oblige à déplacer l’attention. L’Ukraine n’apparaît pas seulement comme un territoire sur une carte militaire, mais comme une société peuplée d’individus dont les vies ont une valeur en elles-mêmes.
Lire Kourkov, découvrir d’autres voix
Le succès de Kourkov en France constitue une porte d’entrée précieuse vers l’Ukraine contemporaine. Ses romans permettent de parcourir Kyiv, le Donbass, Lviv ou encore Otchakiv, sans réduire ces lieux à leur présence dans l’actualité.
Mais une porte d’entrée ne devrait pas devenir une porte unique. La littérature ukrainienne ne parle pas d’une seule voix et ne s’écrit pas selon une seule expérience. Elle comprend des œuvres, des langues, des générations et des sensibilités différentes, dont beaucoup restent à découvrir en traduction.
Lire Kourkov, c’est donc aussi se donner envie d’aller plus loin : chercher d’autres écrivaines et écrivains, entendre d’autres récits, accepter que l’Ukraine ne se laisse enfermer ni dans le rôle de victime ni dans celui de symbole.
Chez lui, un homme peut vivre avec un manchot. Un apiculteur peut traverser un pays avec ses ruches. Et derrière ces images, parfois drôles, parfois douloureuses, se pose une question profondément humaine : comment continuer à prendre soin de la vie lorsque le monde autour de soi devient incertain ?
Kourkov n’y répond pas par une formule. Il écrit des histoires. C’est leur force : elles rendent à des lieux, à des êtres et à un pays la complexité que les slogans leur refusent.




