Marko Vovtchok, « Neuf frères et leur dixième sœur Halia », illustrations de Valentyna Oulianova
Une berceuse qui tourne mal
Le livre s'ouvre sur une image presque trop douce. Près de Kyiv, au Podil, une chaumière de travers est posée seule sur une prairie. Une montagne de pierre couverte de forêt la surplombe. D'un côté, une route mène à la ville bruyante ; de l'autre, un sentier descend vers « le grand Dnipro aux flots d'azur ». La veuve qui y vit a neuf fils, « pareils à neuf faucons », et une petite dernière, Halia. Halia a peur de Kava, le croque-mitaine, et du loup. Elle chante la chanson du héron qui s'en va au moulin.
Le lecteur français croit reconnaître le décor : une mère pauvre, une ribambelle d'enfants, une forêt, un chiffre qui sonne comme une formule. Il attend le Petit Poucet. Il n'aura pas d'ogre. Ce qui menace cette famille n'a ni bottes de sept lieues ni dents pointues. C'est l'hiver, et une question que la mère répète : « Comment allons-nous traverser cela ? »
Il faudra donc des bottes, des vraies, vieilles et rapiécées. La mère les rapporte un soir ; Halia s'endort dedans. Mais elles sont pour l'aîné, qu'on va placer comme valet chez un maître de la ville. Il répond deux mots : « Bien, maman. » Toute la force de Marko Vovtchok tient dans cette retenue. Pas de plainte, pas de discours. Un garçon accepte qu'on le loue, et la phrase suivante le montre déjà à l'aube, cassant la glace de la fontaine pour porter l'eau d'un pelletier qui le bat.
Un conte qui a lu les journaux
Qui était Marko Vovtchok ? C'est le pseudonyme masculin de Maria Vilinska, devenue Markovytch par son mariage. Elle s'est fait connaître en 1857 avec ses Récits populaires (Narodni opovidannia), des nouvelles sur la vie des serfs qu'Ivan Tourgueniev a traduites en russe. Elle écrit Neuf frères et leur dixième sœur Halia en 1863, deux ans après l'abolition du servage dans l'Empire russe. Le servage a disparu, la misère non. Les enfants de la veuve ne sont la propriété de personne. Ils sont simplement libres de se vendre au premier maître qui veut bien d'eux.
C'est là que le conte se met à ressembler à une enquête. Les scènes de service sont d'une précision presque documentaire. Le premier maître est un pelletier-tailleur cruel ; sa femme, légère et distraite, brode une coiffe pendant que le garçon fait des cauchemars d'oiseaux peints au mur et d'un Turc au turban rouge armé d'un poignard. Il revient pâle, le col déchiré : « Le maître m'a chassé. » Puis, ce qui serre la gorge : « Je voulais encore supporter, je voulais encore servir. » Il s'excuse presque d'avoir été battu.
Plus tard, deux frères trouvent du travail. L'aîné sert un jeune cultivateur de melons, « gai et fier, heureux et sans pitié », qui l'accuse un jour d'avoir perdu une pièce et refuse de le payer. Quand le garçon parle de justice, le maître éclate de rire : « Justice ? Toi, contre moi ? » Et Vovtchok a une idée terrible : le serviteur, en s'en allant, se met à rire lui aussi, de lui-même, d'avoir cru qu'un procès était possible. Le cadet du milieu, lui, tombe amoureux de la fille de son maître, un laboureur paisible. Elle le remet à sa place d'une seule question : « Suis-je ton égale ? » Il rentre chez sa mère, écrit Vovtchok, « tel un homme brisé en fleur ».
Le lecteur français pensera peut-être à Cosette, l'enfant qui porte un seau d'eau trop lourd dans la nuit froide, dans un roman publié un an plus tôt. La comparaison n'indique aucune influence, mais un même regard porté, au même moment, sur les enfants qui travaillent. Seulement, Hugo écrit une fresque. Vovtchok tient tout dans le format d'un conte pour écoliers, et c'est justement ce qui rend le texte si coupant.
La foire où l'on n'achète rien
Le cœur secret du livre est peut-être la scène de la foire. Au printemps, après l'église, la famille va au grand marché. Il y a du pain d'épice, des bretzels, des bottes à tiges rouges, des flûtes, des bonnets, une jeune femme en coiffe verte qui vend des cornemuses. La mère répète : « Nous n'avons pas de quoi. » Halia se mord les doigts pour retenir deux grosses larmes. Les frères tâtent leurs chemises rapiécées et sentent leur pauvreté « pour la première fois ».
Puis vient le retour. C'est là que Vovtchok glisse, comme une bombe dans un panier, l'histoire de Lassoun. La mère raconte qu'un camarade de leur défunt père a été enlevé par des brigands. Il a vécu trois jours dans leur caverne, pleine d'or, d'argent et de pierres précieuses. On lui a proposé de rester. Il est resté, puis il a eu la nostalgie de sa femme et de ses enfants, il est reparti avec son bonnet plein d'or, il a regretté les brigands, il est revenu, puis il a tout jeté par terre et il est rentré chez lui pour finir noyé dans le Dnipro.
Les enfants commentent. Le cadet du milieu trouve qu'il aurait dû garder l'or. Le plus jeune jette un regard à Halia en pensant à la joie qu'elle aurait eue. Et l'aîné tranche : « Ou bien il ne fallait pas prendre, ou bien il ne fallait pas jeter — il fallait l'un ou l'autre. » Toute la suite du livre est contenue dans cette phrase d'un adolescent qui revient d'une foire les mains vides. Le récit enchâssé fonctionne comme une graine. Le lecteur l'avale sans y penser et la voit germer bien des chapitres plus loin.
Sur la colline, les garçons regardent les montagnes « hautes, hautes, lointaines, lointaines » et se demandent « que pouvait-il y avoir là-bas, derrière ces hauteurs, derrière ces lointains ? » Le plus jeune demande où mène le chemin qui grimpe dans le bois. La mère répond qu'il est dangereux. À partir de ce jour, ils ne demandent plus jamais à aller à la foire. Ils regardent le chemin.
L'art de la répétition
Vovtchok écrit comme on chante. Elle reprend à la poésie populaire ses comparaisons, ses refrains, ses formules d'ouverture, mais elle les fait travailler à contre-emploi. Le meilleur exemple est un simple couple de mots : le Dnipro qui gronde, les arbres qui bruissent.
Après le départ des fils, partis une nuit « chercher fortune et destin », la veuve entend des pas partout. « Halia, entends-tu ce murmure ? » « C'est le Dnipro qui gronde, maman ! » « Ce sont les arbres qui bruissent, maman ! » Le refrain revient pendant des années. Puis la mère tombe malade, en plein hiver. Elle demande encore si le Dnipro gronde. Non : il est pris par les glaces. Si les arbres bruissent. Non : ils sont couverts de givre. Le monde s'est tu, et c'est dans ce silence total qu'elle se redresse : « Halia ! J'entends, j'entends ! Ouvre vite la porte ! Accours, accueille-les ! Les voici !… » Elle meurt sur ces mots. Peu de textes destinés aux enfants osent une scène pareille. Celle-ci n'a pas besoin d'un adjectif de trop.
Et voici le coup de génie : au printemps suivant, quand un jeune cosaque s'arrête sous la fenêtre d'Halia, il admire le paysage avec exactement les mêmes mots : « Le Dnipro qui gronde, les arbres qui bruissent, les collines… » Ce qui était le bruit de l'attente devient le décor d'un bonheur. Halia, qui avait appris à accueillir la lune, le vent et le gel « comme des hôtes chers et bien-aimés », reçoit enfin un hôte de chair.
Vovtchok sait aussi changer de vitesse. Le chapitre III s'ouvre sur une phrase qui pourrait servir d'épigraphe à tout le livre : « Les contes se disent vite, mais les jours et les années passent lentement. » La formule du conteur est retournée contre le conte lui-même. Pendant ces années, Halia grandit, travaille à la journée, et apprend à pleurer sans qu'on le voie : « elle savait pleurer doucement, tout doucement ».
Les signes qu'on ne lit pas
La seconde moitié du livre est une histoire d'amour. Elle est lumineuse, et c'est ce qui la rend insoutenable, parce que l'autrice sème partout des indices que ses personnages heureux ne voient pas.
Le cosaque s'appelle Mykhaïlo Narada. Il est orphelin, comme Halia, et vient de Hlybove, un grand village sur une colline, avec deux églises, des vergers et des jeunes filles qui brodent des chemises merveilleuses. Halia veille toute une nuit pour voir ce village en rêve. À son amie de travail, épuisée, qui ne prévoit que malheur, elle répond en gazouillant : « Mais tout peut arriver ! — Tout ! » L'autre hausse les épaules : avec toi, dit-elle, « on verrait des poires pousser sur les saules et des pommes sur les pins ! » On se marie un dimanche matin, sans témoins, et le soir même un chariot tiré par deux bœufs quitte Kyiv.
Pendant ce temps, le récit nous emmène dans une grotte au-dessus du Dnipro, où neuf frères attendent la nuit. L'aîné est devenu leur ataman. L'un compte des pièces, un autre le regarde avec mépris, un troisième semble hésiter entre le doute et le repentir, le plus jeune est assis seul à l'entrée. Puis tombe une phrase qui répond, des années plus tard, à l'histoire de Lassoun : « Et dans la caverne, point d'or, point d'argent, point de pierres précieuses. Grotte nue et grise, rien de plus. » La légende promettait un trésor. La réalité ne donne qu'une pierre froide.
Sur la route, les jeunes mariés s'égarent. Ils traversent un hameau couvert de coquelicots, si rouge que de loin il paraît « tout embrasé d'un feu inextinguible ». Halia veut en semer chez eux. Une femme leur dit que le chemin est dangereux, qu'on y a trouvé récemment un cosaque mort dans un ravin. Quand ils demandent la route de Hlybove, elle répond : « Je ne sais pas, ce village n'existe pas. » Elle veut simplement dire qu'elle n'en a jamais entendu parler. Mais à cet instant, le lecteur sent le sol bouger sous lui.
Je ne dirai pas ce qui se passe dans la gorge où le Dnipro se resserre entre des rochers couronnés de pins noirs. Je dirai seulement que le plus jeune frère, celui qui aimait Halia plus que tous, réapparaît « tel une fleur au vent », et qu'il lui demande : « Pourquoi si longtemps as-tu tardé, pourquoi n'es-tu pas venue ? » Le reste, il faut le lire. Le texte s'arrête sur une révélation que Vovtchok refuse de commenter : « puis peu à peu tout s'éclaira, tout se révéla ».
Une autrice que la France a connue sans la lire
Il y a une ironie douloureuse à présenter ce conte au public français. Marko Vovtchok a vécu à Paris dans les années 1860 et a travaillé avec l'éditeur Pierre-Jules Hetzel, celui de Jules Verne. Hetzel a réécrit l'un de ses récits, Maroussia, histoire d'une jeune Ukrainienne dans la lutte pour la liberté, et l'a publié sous son propre pseudonyme, P.-J. Stahl, avec la mention « d'après une légende de Markowovzok ». Le livre a reçu le prix Montyon de l'Académie française en 1879 et a été lu par des générations d'écoliers français, qui y voyaient une allégorie de l'Alsace-Lorraine perdue. Les éditions suivantes ont souvent effacé jusqu'au nom de l'autrice. La France a donc adopté une héroïne ukrainienne en oubliant celle qui l'avait inventée. Il a fallu attendre les travaux de la chercheuse Iryna Dmytrychyn pour que le texte original soit relu pour lui-même.
L'histoire de Neuf frères raconte une autre face de cette difficulté. Selon les sources bibliographiques, l'autrice a d'abord publié en 1863, dans une revue de Saint-Pétersbourg, sa propre traduction russe du conte. Le texte ukrainien n'a paru qu'en 1865, dans un recueil de ses récits. Or 1863 est aussi l'année de la circulaire Valouïev, par laquelle le ministre de l'Intérieur de l'Empire russe restreignait l'impression de livres en ukrainien. Rien ne permet d'affirmer que cette circulaire explique à elle seule le parcours de ce texte. Mais le simple calendrier dit dans quel monde une écrivaine ukrainienne devait se frayer un chemin : il lui fallait souvent passer par la langue de l'empire pour être imprimée dans la sienne.
C'est pourquoi lire aujourd'hui ce conte en français, sous la signature de son autrice, n'est pas un détail d'éditeur. C'est rendre à Marko Vovtchok ce que l'histoire littéraire lui a longtemps retiré : le droit d'être lue directement, sans intermédiaire qui la corrige.
Pourquoi ce livre nous parle encore
On pourrait ranger ce conte parmi les textes d'un autre siècle. Ce serait passer à côté de sa vraie question : que devient un enfant qui grandit en regardant un chemin parce que tous les autres lui sont fermés ? Vovtchok ne fait pas des neuf frères des monstres. Elle montre, scène après scène, comment le travail mal payé, l'humiliation et l'injustice dont on rit ferment les portes une à une, jusqu'à ce que celle de la grotte reste seule ouverte. Elle ne les excuse pas non plus. Le prix de leur choix, c'est Halia qui le paie.
Il y a aussi les femmes qui attendent. La veuve et sa fille qui sortent sur le seuil à chaque bruit, qui prennent le grondement du fleuve pour des pas. Un lecteur d'aujourd'hui, qui sait combien de familles ukrainiennes vivent à nouveau dans l'attente de ceux qui sont partis et ne donnent plus de nouvelles, ne lira pas ces pages comme une simple scène d'époque. Le texte n'a pas changé. Ce sont ses lecteurs qui, malheureusement, sont mieux placés pour le comprendre.
Lire Halia
L'édition française qui accompagne cet article reprend les illustrations de Valentyna Oulianova, publiées à Kyiv par la maison Veselka en 1985. Ses images restent à hauteur d'enfant : la chaumière, les bottes, la foire, la fenêtre. Elles laissent au texte sa violence et à l'imagination son travail.
Ouvrez ce livre comme on ouvre un conte, et laissez-vous surprendre quand il cesse d'en être un. Vous y trouverez une langue qui chante, une construction d'une précision d'horloger, et une écrivaine qui, cent soixante ans plus tard, attend encore qu'on la lise sous son propre nom. Halia l'avait dit à son amie épuisée : « Tout peut arriver ! » Y compris qu'une autrice effacée retrouve enfin ses lecteurs français.




