Marko Vovtchok, l’Ukrainienne derrière Maroussia
Sur la page de titre d’un livre publié à Paris en 1878, le nom qui s’impose est celui de P.-J. Stahl. En dessous, une autre mention apparaît : « d’après une légende de Markowovzok ».
Le livre s’appelle Maroussia. Il raconte l’histoire d’une enfant ukrainienne entraînée dans les luttes de son pays au XVIIᵉ siècle. Quant à P.-J. Stahl, c’est le pseudonyme littéraire de Pierre-Jules Hetzel, l’éditeur de Jules Verne.
Mais qui est cette « Markowovzok » dont le nom semble avoir traversé la frontière au prix de quelques métamorphoses orthographiques ?
Il s’agit de Marko Vovtchok, pseudonyme masculin de Maria Vilinska, écrivaine, traductrice et figure majeure de la littérature ukrainienne du XIXᵉ siècle. Dans l’adaptation française de Maroussia, Hetzel a considérablement remanié son récit. Le succès du livre doit donc être lu à deux voix : celle de l’éditrice ukrainienne devenue autrice et celle de l’éditeur français devenu adaptateur.
Ce partage, toutefois, n’était pas tout à fait égal sur la page de titre. Et il dit beaucoup de la manière dont une œuvre étrangère pouvait être accueillie en France : admirée, transformée, puis associée d’abord au nom de celui qui l’avait adaptée.
Une langue choisie
Maria Vilinska naît en 1833 dans le gouvernement d’Orel, au sein de l’Empire russe, sur un territoire situé aujourd’hui en Russie. Issue d’une famille de la noblesse, elle étudie notamment à Kharkiv. À Orel, elle rencontre Opanas Markovytch, ethnographe ukrainien exilé pour ses liens avec la confrérie de Cyrille et Méthode, un cercle intellectuel qui s’intéressait à l’avenir des peuples slaves et à la culture ukrainienne.
Ils se marient en 1851. Le couple vit ensuite à Tchernihiv, à Kyiv et à Nemyriv. Maria y approfondit sa connaissance de la langue ukrainienne, des traditions et de la vie quotidienne. Elle côtoie un monde dont les chants et les récits intéressent déjà les ethnographes, mais dont les habitants ont rarement la possibilité d’écrire eux-mêmes leur histoire.
En 1857 paraît à Saint-Pétersbourg son premier recueil en ukrainien, Narodni opovidannia — Récits populaires. Il est publié par Panteleïmon Koulich, écrivain et acteur important du renouveau culturel ukrainien.
Le titre pourrait laisser imaginer un simple recueil de traditions orales. Les textes sont pourtant des œuvres littéraires : Vovtchok y travaille la voix, le rythme et le point de vue pour faire entendre des existences prises dans les contraintes sociales de leur époque. Une parole qui semble familière au lecteur devient le lieu d’une interrogation sur le pouvoir, la famille et la liberté.
Le choix de l’ukrainien est essentiel à cette œuvre. Dans l’Empire russe, la langue ukrainienne occupe une place dominée face au russe, langue du pouvoir et de l’administration. Écrire en ukrainien, sans faire de cette langue un simple décor folklorique, contribue à affirmer ses possibilités littéraires.
Vovtchok écrit aussi en russe et travaille en français. Sa trajectoire ne se laisse donc pas enfermer dans une opposition simple entre une langue et une autre. C’est précisément ce qui la rend intéressante : elle circule entre plusieurs espaces littéraires, alors même que ces espaces ne disposent pas du même prestige ni des mêmes moyens de diffusion.
Faire entendre celles qui racontent
Les premières nouvelles de Vovtchok plongent souvent dans la vie des paysans soumis au servage. Dans l’Empire russe, ce système, aboli en 1861, liait des millions de personnes à l’autorité des propriétaires fonciers et limitait profondément leur liberté.
La romancière ne s’en tient pas à une dénonciation générale. Elle s’intéresse à ce que le pouvoir fait aux relations les plus ordinaires : aimer quelqu’un, se marier, élever un enfant, vivre près des siens. La domination apparaît dans les décisions qu’une personne ne peut pas prendre, dans la peur qu’elle apprend à dissimuler, dans la dépendance qui s’installe jusque dans la maison.
Dans Institutka, récit commencé à Nemyriv et publié en ukrainien en 1862, une jeune femme issue du milieu des propriétaires revient après ses études dans un institut pour jeunes filles nobles. À travers le regard d’Oustyna, une serve, le lecteur découvre le contraste entre l’éducation reçue par la maîtresse et la violence qu’elle exerce sur ceux qui dépendent d’elle.
Le titre désigne la jeune femme passée par l’institut. Pourtant, ce n’est pas elle qui possède le regard décisif sur le monde du récit. C’est Oustyna. Ce déplacement change la place du lecteur : la vie de la demeure n’est plus observée depuis le salon, mais depuis la condition de celle qui sert.
Chez Vovtchok, la parole des femmes n’est pas un supplément d’émotion ajouté à l’histoire sociale. Elle en est l’un des instruments de connaissance. Les personnages féminins voient les règles du monde parce qu’ils en subissent les conséquences ; ils savent aussi reconnaître les formes de solidarité qui permettent d’y vivre.
Pour un lecteur français, la comparaison avec George Sand vient naturellement à l’esprit : les deux écrivaines ont adopté un pseudonyme masculin et porté attention à des vies que la littérature avait longtemps tenues à distance. Le rapprochement a ses limites. Vovtchok appartient à une histoire linguistique et politique particulière, et son œuvre mérite d’être lue pour elle-même, sans être réduite à une version ukrainienne d’une autrice française.
De Kyiv à Paris
En 1859, Vovtchok quitte l’Empire russe pour un séjour européen qui la conduit notamment en Allemagne, en Suisse, en Italie et en France. Paris occupe une place importante dans ces années de voyages et de travail.
Elle y rencontre des figures du monde littéraire, parmi lesquelles Pierre-Jules Hetzel et Jules Verne. Elle collabore au Magasin d’éducation et de récréation, la publication d’Hetzel destinée à la jeunesse et aux familles, où paraissent aussi des textes de Verne.
Elle observe également la France pour des lecteurs situés ailleurs. Ses Lettres de Paris, consacrées à la réalité française, montrent une écrivaine capable de regarder la capitale non comme une visiteuse fascinée, mais comme une observatrice qui choisit ce qu’elle veut raconter.
Après son retour dans l’Empire russe en 1867, elle poursuit une activité d’écrivaine, de rédactrice et de traductrice. Elle traduit notamment des œuvres de Jules Verne en russe. Cette précision compte : il serait trompeur de présenter ces traductions comme des traductions ukrainiennes simplement parce qu’elle est une grande figure de la littérature ukrainienne.
Sa carrière révèle ainsi une réalité familière aux écrivains des espaces multilingues : on peut appartenir à plusieurs traditions sans que chacune offre les mêmes conditions de publication, le même lectorat ou la même reconnaissance.
L’histoire française de Maroussia
Parmi les personnages créés par Vovtchok, Maroussia a connu un destin français particulier.
La jeune héroïne vit dans une Ukraine traversée par les conflits du XVIIᵉ siècle. Son histoire met à hauteur d’enfant des questions plus vastes : que signifie appartenir à un pays convoité par des puissances voisines ? Que peut faire une enfant dans une histoire politique dominée par les adultes ?
Hetzel découvre le récit et entreprend de le réécrire pour son public. Dans une lettre adressée à Vovtchok le 3 août 1875, il explique : « J’ai refait entièrement Maroussia en français et de façon à ce que cela pût aller à notre public ». Il affirme aussi avoir ajouté son propre travail à celui de l’écrivaine. Cette lettre, conservée dans les archives de la Bibliothèque nationale de France et présentée par la chercheuse Iryna Dmytrychyn, permet de mesurer l’ampleur de son intervention.
L’édition illustrée de 1878 porte donc le nom de P.-J. Stahl, suivi de la formule « d’après une légende de Markowovzok ». Le texte français n’est pas une traduction transparente de l’œuvre de Vovtchok : c’est une adaptation substantielle, avec ses choix, ses accents et son projet éditorial.
Hetzel avait aussi ses propres raisons d’être touché par le récit. Il a explicitement associé Maroussia à l’Alsace, dans une France marquée par la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace-Moselle. Cette résonance a pu aider les lecteurs français à entrer dans l’histoire. Elle invite aussi à une question : lorsqu’on reconnaît chez l’autre une image de sa propre expérience, que voit-on de son histoire à lui ?
L’Ukraine de Maroussia n’a pas besoin d’être confondue avec l’Alsace pour intéresser la France. Le parallèle peut ouvrir une porte ; il ne devrait pas empêcher de regarder ce qui se trouve derrière.
Les recherches récentes distinguent d’ailleurs l’adaptation d’Hetzel d’une autre version française, réalisée par Vovtchok elle-même et publiée après sa mort, en 2008. Lire l’histoire des deux versions, c’est comprendre qu’une œuvre ne franchit pas une frontière intacte : elle passe entre des mains, change de langue, rencontre des attentes éditoriales et parfois un nouveau nom d’auteur.
Une littérature sous surveillance
Pendant que les textes de Vovtchok circulent, la situation de l’ukrainien dans l’Empire russe se durcit.
En 1863, la circulaire du ministre de l’Intérieur Piotr Valouïev limite la publication de certains ouvrages en ukrainien, notamment les textes religieux et éducatifs. En 1876, l’oukase d’Ems élargit les restrictions, visant une grande partie des publications en ukrainien, y compris les traductions d’œuvres étrangères.
Ces mesures n’effacent pas d’un coup toute littérature ukrainienne. Mais elles rendent son développement et sa diffusion beaucoup plus difficiles. Elles montrent aussi que la hiérarchie entre les langues n’était pas une simple affaire de goût littéraire : elle était soutenue par des décisions politiques.
La trajectoire de Vovtchok ne peut pas être expliquée par la seule censure : elle écrivait dans plusieurs langues avant ces interdictions et travaillait dans différents milieux éditoriaux. Mais il serait tout aussi réducteur d’oublier le cadre impérial dans lequel elle publiait. Une œuvre ukrainienne pouvait circuler jusqu’à Paris, parfois par l’intermédiaire du russe ou d’un éditeur français, tandis que les possibilités de publier en ukrainien étaient restreintes par le pouvoir impérial.
Rendre sa place à une écrivaine
Marko Vovtchok meurt en 1907, près de Naltchik, dans le Caucase du Nord. Elle laisse des nouvelles, des récits, des romans, des contes, des traductions et une correspondance qui témoignent d’une vie consacrée à la littérature sous plusieurs formes.
Son parcours échappe aux portraits trop simples. Née sur un territoire qui appartient aujourd’hui à la Russie, elle devient une autrice majeure de la littérature ukrainienne. Écrivaine attentive aux femmes et aux paysans, elle fréquente aussi les milieux éditoriaux de Saint-Pétersbourg et de Paris. Son œuvre circule entre l’ukrainien, le russe et le français, au prix parfois de transformations qui en modifient la présentation et la réception.
Pour les lecteurs français, son nom offre une autre manière d’entrer dans l’histoire européenne du XIXᵉ siècle. À côté des écrivains consacrés et des grands éditeurs, il fait apparaître les traductrices, les langues dominées et les œuvres dont le voyage a changé la signature.
Sur la page de titre de Maroussia, le nom de Vovtchok figure bien. Il est simplement placé après celui de Stahl. Plus d’un siècle plus tard, le lire attentivement suffit à faire surgir une question qui dépasse ce livre : combien d’histoires européennes connaissons-nous sans connaître vraiment celles et ceux qui les ont écrites ?





