Une tête enveloppée de tissu, une silhouette habillée, parfois des fils colorés qui se croisent à l’endroit du visage : la poupée nouée ukrainienne peut surprendre. Pourquoi ne pas lui dessiner des yeux ? Que signifie la croix de fils que l’on voit sur certains exemplaires ? Est-ce un jouet, un objet rituel ou un porte-bonheur ?
Ces questions appellent des réponses précises, mais pas des certitudes inventées. Sur Internet, les récits qui entourent la « motanka » évoquent volontiers une poupée protectrice née dans la nuit des temps, dotée de règles immuables. Les recherches ethnographiques invitent à distinguer ces récits contemporains des informations que les sources permettent réellement d’établir.
La tradition des poupées ukrainiennes en tissu noué est bien documentée. Le terme motanka, en revanche, et plusieurs croyances aujourd’hui associées à ces poupées ne sont pas attestés de la même manière dans les études anciennes. Cette distinction ne diminue pas l’intérêt de l’objet. Elle permet de mieux comprendre son histoire et les significations qui lui sont données aujourd’hui.
Un objet fabriqué avec des matériaux disponibles
Dans les travaux sur la poupée populaire ukrainienne, on rencontre notamment l’expression vuzlykova lialka, que l’on peut traduire par « poupée nouée ». Sa forme la plus simple repose sur un morceau de tissu : un nœud ou un assemblage de textile forme la tête, tandis que le reste suggère le corps. Selon les matériaux et la manière de procéder, la poupée peut être complétée par des vêtements, des fils ou des éléments végétaux.
Dans son étude consacrée à la région de Poltava, l’artiste et praticienne Natalia Svyrydiouk décrit des poupées confectionnées avec des morceaux de tissu, des fils et d’autres matériaux disponibles. Elle évoque aussi les artistes qui étudient ces pratiques, les transmettent et les réinterprètent. [1]
Cette simplicité de construction compte. La poupée appartient à une culture matérielle où l’on travaille avec ce que l’on a sous la main. Elle témoigne d’un savoir-faire textile et d’une manière de fabriquer des jouets dans un cadre domestique. Avant d’être investie de significations symboliques, elle est un objet fait de tissu et de gestes.
L’ethnologue Maria Kouriacha rappelle que la fonction principale de la poupée populaire était le jeu. Cette fonction n’exclut pas d’autres usages, mais elle évite de présumer que toute poupée ancienne était nécessairement un objet rituel. [2]

Une tradition ancienne, un nom plus récent
Les poupées nouées sont mentionnées dans des travaux consacrés à l’enfance et à la culture populaire ukrainiennes. Maria Kouriacha renvoie notamment aux recherches de Marko Hrouchevsky et de Zenon Kouzelia, publiées au début du XXe siècle, ainsi qu’à l’ouvrage d’Oleksandr Naïden sur la poupée populaire ukrainienne. Elle souligne cependant que ces références ne doivent pas être présentées comme des attestations anciennes du terme motanka. [2]
La distinction entre l’objet et son nom est essentielle. L’absence d’une appellation dans une source ne prouve pas que l’objet n’existait pas. Elle indique simplement que cette source ne permet pas d’établir que le mot était alors utilisé pour le désigner.
Dans son analyse publiée par la revue ukrainienne Kouncht, Maria Kouriacha relève que le terme motanka ne figure pas dans les dictionnaires et les études ethnographiques qu’elle examine. Elle situe les premières occurrences qu’elle a repérées dans les corpus linguistiques à la fin du XXe siècle et au début des années 2000. [2]
Ces observations ne permettent pas, à elles seules, de déterminer avec certitude qui a employé le terme en premier ni dans quelles circonstances. Elles invitent toutefois à ne pas le présenter comme un nom immémorial attesté depuis l’Antiquité.
Un tutoriel publié en 2009 par le site ukrainien Roukotvory illustre l’usage contemporain du mot. L’artiste Olena Tarassenko y décrit son travail comme une stylisation personnelle de la poupée nouée traditionnelle, tout en indiquant que celle-ci est désormais plus connue sous le nom de motanka. [3] Son texte témoigne donc d’une pratique artistique et d’un vocabulaire en circulation à cette date, sans établir l’ancienneté du terme.
L’absence de traits : une diversité plutôt qu’un interdit universel
Beaucoup de poupées populaires n’ont pas de traits dessinés. Cela ne suffit pas à conclure que leurs créatrices suivaient toutes une interdiction rituelle.
Maria Kouriacha rappelle que des poupées avec des visages dessinés existent également. La diversité des objets ne permet donc pas de parler d’une règle absolue selon laquelle toute poupée devait rester sans visage. [2]
Une poupée nouée peut représenter une figure humaine sans reproduire les traits d’un portrait. La forme de la tête, la silhouette, les vêtements et les accessoires suffisent à la faire reconnaître comme une poupée. Cette observation décrit l’objet ; elle ne prétend pas expliquer une fois pour toutes pourquoi telle créatrice ou telle famille a choisi de ne pas dessiner de visage.
L’absence de traits peut ainsi être abordée sans l’associer d’emblée à une présence inquiétante ou à une croyance surnaturelle. Elle fait partie des formes que peuvent prendre les poupées textiles. Pour les regarder, on peut aussi prêter attention aux étoffes, aux assemblages, aux vêtements et aux détails de fabrication.
La croix de fils : un motif régional, plusieurs interprétations
Certaines poupées portent une croix formée de fils à l’emplacement du visage. Natalia Svyrydiouk décrit de tels exemples dans le patrimoine de la région de Poltava. Elle mentionne notamment des aquarelles du collecteur Oleksandr Avdieïev, représentant des poupées de la province de Poltava au début du XXe siècle. Certaines sont vêtues de tissus clairs et présentent des croix composées de fils de différentes couleurs. [1]
La présence de ce motif dans des exemples régionaux ne signifie pas qu’il caractérise toutes les poupées ukrainiennes. Maria Kouriacha situe sa présence notamment dans la région du Dniepr moyen et dans certaines parties de la Slobojanchtchyna. [2]
On rencontre aujourd’hui des explications qui présentent la croix comme un symbole solaire et lui attribuent des significations précises. Il faut distinguer ces interprétations des descriptions historiques du motif. Les sources évoquées ici établissent que des croix de fils apparaissent sur certaines poupées ; elles ne démontrent pas qu’elles avaient partout le même sens ni qu’elles formaient un code immuable.
Une artiste contemporaine peut donner à ce motif une signification personnelle ou spirituelle. C’est alors son interprétation, qui mérite d’être présentée comme telle, plutôt que comme une croyance universelle transmise sans changement.
Le tutoriel d’Olena Tarassenko en donne un exemple concret. L’artiste explique qu’elle a choisi une gamme de bruns, qu’elle ne considère pas comme traditionnelle, parce que ces teintes lui évoquent la chaleur et le confort. Elle indique également que les couleurs et la largeur de la croix peuvent varier selon les choix de la créatrice. [3]

Aiguilles et ciseaux : ne pas confondre une technique avec une règle
On lit parfois qu’une véritable motanka ne doit jamais être coupée ou cousue, sous peine de porter atteinte à la personne à laquelle elle est destinée.
La construction par nœuds permet effectivement d’assembler une poupée sans couture. Mais la possibilité de travailler sans aiguille ne prouve pas l’existence d’une interdiction rituelle. Maria Kouriacha avance une explication pratique : une poupée simple pouvait être fabriquée rapidement avec les matériaux disponibles, sans mobiliser les outils nécessaires à d’autres travaux domestiques. [2]
Le tutoriel d’Olena Tarassenko montre une pratique contemporaine qui combine plusieurs gestes. La base de la poupée est assemblée par enroulement et ligature ; la réalisation des vêtements fait aussi appel à la couture. Le texte mentionne des aiguilles et des ciseaux parmi les outils nécessaires. [3]
Ce tutoriel ne permet pas de généraliser à toutes les pratiques anciennes. Il montre néanmoins qu’une artiste peut s’inspirer de la poupée nouée tout en utilisant ces outils, sans présenter son travail comme une transgression.
Le jeu et les usages rituels : des réalités à distinguer
Dire que la poupée populaire était principalement un jouet ne signifie pas qu’elle n’a jamais eu d’autre fonction.
Dans son article, Natalia Svyrydiouk rapporte que l’ethnographe Vassyl Myloradovytch décrivait, en 1899, l’emploi de poupées nouées dans des pratiques magiques à Lytviaky, un village de la région de Poltava. [1] Pour la présente synthèse, cette information est connue par l’article de Svyrydiouk ; le texte original de Myloradovytch n’a pas été consulté directement.
Ce témoignage invite à maintenir deux idées ensemble : des usages rituels locaux sont attestés par des références ethnographiques, mais ils ne suffisent pas à attribuer une fonction rituelle à chaque poupée ni à généraliser un usage local à l’ensemble de l’Ukraine.
Le mot ukrainien oberih, souvent employé aujourd’hui à propos des motankas, désigne un objet auquel on attribue une fonction protectrice. On peut le traduire, selon le contexte, par « objet protecteur », « amulette » ou « porte-bonheur ». Quand une personne offre une poupée avec le souhait de protéger ou de réconforter quelqu’un, ce geste contemporain est significatif en lui-même. Il ne prouve pas automatiquement que la même pratique remonte à une époque ancienne.
La valeur affective d’un cadeau n’a pas besoin d’être fondée sur une affirmation surnaturelle. Une poupée peut exprimer un souhait de protection, un attachement ou une solidarité, sans que l’on affirme que son tissu possède un pouvoir magique.

Une tradition vivante, qui se transmet et se transforme
L’histoire des poupées nouées ne se limite pas aux origines. Elle se poursuit dans les pratiques actuelles de création, de transmission et de documentation.
Dans son article de 2021, Natalia Svyrydiouk indique que la tradition de la poupée nouée de Poltava a été inscrite sur la liste régionale des éléments du patrimoine culturel immatériel. Il s’agit d’une reconnaissance régionale, à ne pas confondre avec une inscription sur une liste de l’UNESCO. [1]
Elle décrit des expositions, des catalogues, des rencontres et des ateliers réunissant des créateurs, des élèves et des étudiants. Certaines présentations associaient les poupées aux photographies et aux objets personnels des grands-mères qui avaient transmis leurs savoir-faire aux artistes.
Cette transmission repose donc sur des personnes, des gestes et des expériences que l’on peut documenter. Elle n’exige pas de prétendre que chaque détail de la poupée est demeuré inchangé pendant des millénaires.
Svyrydiouk distingue les poupées qui reprennent les vêtements traditionnels de Poltava des œuvres qui expriment les conceptions personnelles de leurs créateurs. Cette différence permet de reconnaître à la fois le travail de conservation et la création contemporaine. S’inspirer d’une tradition ne signifie pas produire une réplique ; créer une œuvre nouvelle ne signifie pas effacer la tradition dont elle s’inspire.
Maria Kouriacha évoque aussi des poupées offertes à des militaires par des enfants, accompagnées de lettres et de dessins. [2] Dans ce contexte, on peut parler d’un geste de soutien et du lien qu’un objet matérialise entre la personne qui le fabrique et celle qui le reçoit. La portée de ce geste est humaine et symbolique ; elle ne dépend pas de la preuve d’un pouvoir surnaturel.
Comprendre sans exotiser
Pour un public francophone, la tentation pourrait être de réduire la motanka à une curiosité mystérieuse : une poupée inquiétante, ou bien une figure sacrée demeurée intacte depuis la préhistoire. Ces deux images simplifient l’objet et masquent la diversité de ses histoires.
La poupée nouée ukrainienne ouvre plutôt une porte sur des pratiques textiles, des savoir-faire régionaux, la culture du jouet et les formes contemporaines de transmission. Elle donne aussi à voir un débat important : comment distinguer ce qui est documenté, ce qui a été réinterprété et ce qui relève d’un récit plus récent ?
Cette exigence critique n’est pas un rejet de la tradition. Elle permet de la prendre au sérieux. Une poupée ancienne, une reconstitution explicitement présentée comme telle et une œuvre contemporaine inspirée du patrimoine peuvent toutes avoir de la valeur. Elles n’ont simplement pas la même histoire.
La motanka n’a pas besoin qu’on lui attribue un âge spectaculaire ou des pouvoirs invisibles pour mériter notre attention. Il suffit de regarder ce que les sources permettent d’observer : du tissu transformé par un geste, des techniques transmises, des formes diverses et des significations que les personnes leur donnent.
Son visage, ou son absence de visage, ne livre pas à lui seul la clé de son histoire. C’est en distinguant les objets documentés des interprétations ultérieures que l’on peut mieux comprendre ce que cette poupée représente aujourd’hui.
Sources et limites de cette synthèse
Cette synthèse s’appuie sur trois textes de nature différente : une analyse ethnologique, le témoignage d’une praticienne engagée dans la transmission d’une tradition régionale et un tutoriel décrivant la pratique artistique de son autrice.
Natalia Svyrydiouk, « Un jouet d’enfant fait d’un morceau de broderie », Ouriadovyï Kourier, 14 août 2021. Un témoignage sur les matériaux, les pratiques et les projets consacrés à la tradition de la poupée nouée dans la région de Poltava.
Maria Kouriacha, « La légende contemporaine de la poupée-motanka », Kouncht, 1er février 2024. Une analyse critique du terme et des récits contemporains, fondée sur les références ethnographiques et linguistiques examinées par l’autrice.
Olena Tarassenko, « Atelier de fabrication d’une poupée nouée », Roukotvory, 21 décembre 2009. Une source directe sur la pratique artistique de l’autrice, ses outils et ses choix de fabrication. Les affirmations de l’article sur des origines préhistoriques ne sont pas retenues ici comme des faits établis.




