En mai 2024, un obus russe a détruit d’un coup direct le monument à Nestor Makhno, installé sur la place centrale de Goulaï-Polié, dans la région de Zaporijjia, depuis 2009. Depuis plus de deux ans, cette petite ville des steppes est soumise à des bombardements quotidiens ; presque réduite en ruines, elle ne cède pourtant pas. Quand la statue est tombée, certains habitants auraient lancé, avec amertume : « Les Russes ont encore peur du Batko. »
On pourrait croire qu’un pays plongé dans une guerre à grande échelle aurait d’autres urgences, un siècle après les faits. L’Ukraine construit un État fort et centralisé, doté d’une armée puissante, et s’appuie sur ses institutions et sur le droit. Pourtant, sur les gilets pare-balles de certains combattants ukrainiens réapparaissent des insignes noirs ornés d’un crâne ou des mots « La liberté ou la mort ». Sur les murs de Kyiv et de Kharkiv, des artistes de rue dessinent au pochoir le portrait d’un homme de petite taille au regard perçant.
Que représente-t-il pour les Ukrainiens du XXIᵉ siècle ? Un héros ou une erreur fatale ? Et pourquoi son image suscite-t-elle encore tant de débats ?

Le paradoxe du 1ᵉʳ janvier 1920
Pour saisir les tensions au cœur du mouvement makhnoviste, nul besoin de lire des centaines de pages de propagande soviétique ou anticommuniste. Il suffit d’ouvrir une seule feuille d’archive : le Manifeste de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle d’Ukraine, daté du 1ᵉʳ janvier 1920.
D’un côté, le texte paraît étonnamment progressiste et proche de préoccupations contemporaines : il proclame la liberté de parole, de la presse et de réunion, des élections libres aux soviets, sans diktat d’aucun parti, et la remise des terres à ceux qui les cultivent. C’est le cri des paysans ukrainiens épuisés par les propriétaires et les fonctionnaires du tsar. Mais quelques paragraphes plus loin, sans transition, le même manifeste ordonne de fusiller sur-le-champ toute personne qualifiée de « bandit ou de contre-révolutionnaire ». Pas de longs procès : ce sont les lois du temps de guerre.
Tout Makhno tient dans ce document : la tentative de bâtir une société sans pouvoir établi, fondée sur une liberté absolue, au milieu d’une guerre civile sanglante où la mitrailleuse montée sur une tatchanka — une charrette légère tirée par des chevaux — reste l’argument décisif.
Né en 1888 à Goulaï-Polié, dans une famille paysanne pauvre, Nestor Makhno perd son père très jeune. Adolescent, il travaille dans une fonderie et y découvre les idées anarchistes. Viennent ensuite les attentats, la condamnation à mort commuée en travaux forcés en raison de son jeune âge, la prison de Boutyrka et la tuberculose. La révolution de 1917 le libère et le renvoie dans les steppes de son enfance. Sans formation militaire officielle, il devient, à 29 ans, l’un des organisateurs d’une guérilla paysanne dont les raids en tatchankas sont souvent présentés comme un exemple de tactique mobile.
Entre la Sitch cosaque et Marx
Pour le lecteur français, Makhno est souvent l’émigré exotique, ancien ouvrier des usines Renault, mort de tuberculose à Paris et enterré au columbarium du Père-Lachaise. En Occident, il est aussi une figure de l’histoire internationale de l’anarchisme, proche de Pierre Kropotkine.
L’historien et chercheur Danylo Koval souligne cependant une autre dimension : le phénomène makhnoviste était à la fois anarchiste et profondément lié à l’histoire zaporogue. Goulaï-Polié se trouve dans une région marquée par la mémoire des anciennes libertés de l’armée zaporogue. Dans l’imaginaire des paysans locaux persistait moins un théorème du socialisme européen que le souvenir d’un cosaque libre et armé, refusant de se soumettre à un tsar ou à un propriétaire. Makhno a donné à cet héritage une forme politique moderne.
Mais c’est là que réside aussi la tragédie historique. Entre 1918 et 1921, l’Ukraine lutte pour créer son propre État, la République populaire ukrainienne, dirigée par Symon Petlioura. Pour ses partisans, un État, une armée régulière et une diplomatie sont les seuls moyens de survivre entre le nationalisme impérial russe du général Dénikine et le pouvoir bolchevique de Lénine et Trotski.
Makhno, lui, ne croit pas à l’État. Il considère toute autorité étatique — y compris ukrainienne — comme un nouveau joug imposé aux paysans. Il conclut des trêves tactiques avec les partisans de Petlioura, puis combat parfois leurs forces. Il s’allie également à trois reprises aux bolcheviks, aidant l’Armée rouge à vaincre les Blancs près de Perekop. Chaque fois, les bolcheviks rompent leur alliance une fois qu’ils n’ont plus besoin des troupes makhnovistes. À terme, la répression rouge écrase le mouvement et son expérience d’autonomie à Goulaï-Polié.
C’est pourquoi, pour de nombreux partisans de l’État ukrainien contemporain, Makhno est longtemps resté une figure ambivalente : un chef courageux, mais dont l’hostilité à l’État aurait, sans le vouloir, facilité la victoire bolchevique.
Décoloniser la mémoire : déconstruire les mythes soviétiques
Malgré ces contradictions, la perception de Makhno en Ukraine évolue. L’un des moteurs de cette évolution est la volonté de libérer l’histoire ukrainienne des cadres soviétiques.
Pendant des décennies, le cinéma et les manuels soviétiques ont fait de Makhno une caricature : un chef de bande ivrogne et inculte, un traître et un pogromiste. Les recherches historiques invitent à nuancer ce portrait. Dans des émissions de France Culture, l’historien Gérard Noiriel a examiné les accusations d’antisémitisme portées contre les makhnovistes et évoqué les mesures prises par Makhno contre les pogroms commis dans les rangs de son mouvement.
La tentative de réhabiliter Makhno comme figure de la lutte pour l’Ukraine ne date toutefois pas d’aujourd’hui. En 1943, l’historien Vasyl Dubrovsky a écrit une étude intitulée « Batko Nestor Makhno, héros national ukrainien », récemment republiée par la revue scientifique Ukraina Moderna. Dubrovsky s’intéressait aux actes du mouvement plutôt qu’à ses seuls slogans : il interprétait le soulèvement makhnoviste comme une forme d’autodéfense paysanne face aux forces qui occupaient le pays, qu’elles soient blanches ou bolcheviques.
Aujourd’hui, cette approche décoloniale prend une place importante. Les Ukrainiens redécouvrent que le pouvoir soviétique ne s’opposait pas à Makhno simplement parce qu’il le considérait comme un « bandit », mais aussi parce qu’il incarnait une résistance armée que le pouvoir ne parvenait pas à soumettre facilement.
Pourquoi son nom résonne-t-il aujourd’hui ?
Dans un reportage publié par Slate en juillet 2025, le journaliste Jules Crétois décrit le regain d’intérêt pour Makhno. Parmi les Ukrainiens qui défendent leur pays, on trouve aussi des anarchistes et des libertaires. L’historien et militaire Vladyslav Starodubtsev explique que, pour de jeunes intellectuels ukrainiens, Makhno permet de retrouver une histoire de la gauche qui ne soit pas confondue avec le stalinisme. Il rappelle que les idées de justice sociale et d’autogestion peuvent aussi s’enraciner dans l’histoire ukrainienne.
Le sociologue Volodymyr Ishchenko souligne une autre dimension : l’image de Makhno attire aujourd’hui des milieux politiques très différents, y compris des groupes éloignés de l’anarchisme. Pour eux, Makhno n’est pas d’abord l’auteur de réflexions sur l’abolition de l’État, mais le symbole d’un homme du peuple qui prend les armes lorsqu’un empire menace son foyer.
Le paradoxe est manifeste :
L’Ukraine contemporaine se bat pour préserver son État, ses frontières et ses institutions — alors que Makhno se méfiait, en principe, de toute autorité étatique.
Mais l’esprit d’auto-organisation, la force du mouvement bénévole et la méfiance envers la tyrannie imposée d’en haut peuvent rappeler certains aspects de l’expérience makhnoviste.
Ces rapprochements ne signifient pas que les Ukrainiens d’aujourd’hui partagent le projet politique de Makhno. Ils montrent plutôt que son nom peut être mobilisé pour parler de résistance, d’autonomie et de défiance envers les pouvoirs imposés.
Non pas une icône, mais une leçon
Nestor Makhno ne deviendra probablement jamais un monument officiel et consensuel, inauguré par les autorités au son de l’hymne. Il est trop inconfortable pour tous les pouvoirs, trop complexe et traversé de contradictions.
Il proclamait le pouvoir du peuple, mais, dans les conditions de la guérilla, concentrait entre ses mains une grande part de l’autorité militaire et politique. Il rêvait de fraternité entre les peuples, mais crut qu’il pourrait conclure des accords durables avec les bolcheviks russes.
Et pourtant, dans la mémoire ukrainienne, Makhno cesse peu à peu d’être un ennemi désigné par la propagande soviétique. Une société mûre n’a pas besoin de transformer ses figures historiques en saints irréprochables : elle peut les considérer comme des êtres humains pris dans les tragédies de leur époque.
Makhno demeure une sentinelle intérieure, une présence qui rappelle que la liberté a un prix, que les empires ne tiennent pas toujours parole et que les habitants des steppes ukrainiennes n’acceptent pas facilement qu’on leur dicte leur manière de vivre.





