Bien avant les révolutions modernes, les steppes du Dniepr ont vu naître un modèle politique singulier fondé sur l'élection, le contrat civique et le refus de la servitude.
Pour l'imaginaire occidental, le mot « cosaque » évoque trop souvent la cavalerie impériale des tsars, les charges sabre au clair au service de l'autocratie russe, ou encore des figures folkloriques figées dans les récits romantiques du XIXe siècle. Rien n'est plus trompeur. Cette confusion est le produit direct d'une longue entreprise d'appropriation culturelle et de réécriture historiographique menée d'abord par l'Empire russe, puis perpétuée par l'Union soviétique.
À l'origine, le phénomène cosaque ukrainien (kozatstvo) n'a rien d'un instrument impérial : il en est l'exact contre-modèle. Né aux marges de la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie) et des steppes pontiques, le cosaque ukrainien est d'abord un homme libre — le terme lui-même dérive d'une racine turco-tatare signifiant « homme franc », « vagabond libre » ou « insoumis ». Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, cette confrérie militaire des rapides du Dniepr s'est muée en un véritable projet politique proto-démocratique, constituant la matrice institutionnelle et mentale de l'Ukraine moderne.
La Sitch zaporogue : une république militaire au cœur des steppes
Au-delà des cataractes infranchissables du Dniepr — za porohamy, d'où le nom de « Zaporogue » —, des hommes de diverses origines fuyant le servage féodal et l'oppression seigneuriale fondent dès le milieu du XVIe siècle une place forte : la Sitch.
Ce camp retranché fonctionne selon des principes d'une surprenante modernité civique pour l'époque. La Sitch n'admet aucun statut héréditaire, aucun titre nobiliaire automatique. Le pouvoir y découle de la souveraineté collective des cosaques réunis en assemblée plénière, la Rada. C'est cette assemblée qui élit chaque année, à mains levées ou par acclamation, les officiers supérieurs et le chef suprême : le Khotman (ou Hetman). Si le dirigeant trahit la confiance de la communauté ou faillit militairement, la même Rada a le pouvoir de le destituer sur-le-champ.
Alors que l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles s'enfonce dans la consolidation de la monarchie absolue de droit divin — illustrée en France par le règne de Louis XIV —, les Zaporogues pratiquent une égalité juridique et civique rigoureuse au sein de leur confrérie. Cette expérience d'autogestion armée n'était pas un simple banditisme de frontière : elle s'est rapidement dotée d'une conscience politique, embrassant la défense des libertés civiles, des droits confessionnels et des populations ruthènes (ukrainiennes).

L'Hetmanat et la Constitution de Pylyp Orlyk : le constitutionnalisme avant l'heure
Avec le soulèvement mené en 1648 par Bohdan Khmelnytsky, la confrérie des steppes donne naissance à un véritable État souverain : l'Hetmanat (officiellement l'Ost de Zaporojie). Cet État s'étend sur les deux rives du Dniepr, doté de sa propre chancellerie, de son armée territoriale structurée en régiments (polky), de sa fiscalité et d'une intense vie diplomatique avec l'Empire ottoman, la Suède, la France et la Pologne.
L'apogée philosophique et institutionnel de cette tradition s'incarne en 1710 dans les Pactes et Constitutions des droits et des libertés de l'armée zaporogue, rédigés par l'hetman en exil Pylyp Orlyk (dont le fils, Grégoire Orlyk, deviendra plus tard lieutenant général et diplomate secret de Louis XV en France).
Rédigé en latin et en vieux-ruthène, ce texte est regardé par de nombreux historiens comme l'un des premiers monuments constitutionnels d'Europe :
Limitation stricte du pouvoir exécutif : L'Hetman ne peut gouverner sans le consentement régulier du conseil des officiers et de l'assemblée représentative.
Séparation des pouvoirs : Le trésor public est séparé des biens personnels du dirigeant pour éviter toute dérive autocratique.
Protection sociale : La constitution prescrit des allègements fiscaux et la protection des veuves, des orphelins et des foyers de cosaques tombés au combat.
Rédigé près de huit décennies avant la Constitution américaine de 1787 et la Révolution française de 1789, le document d'Orlyk témoigne de l'ancrage profond de la culture politique ukrainienne dans les principes du contrat social et du contrôle des gouvernants.
La destruction méthodictionnelle et l'appropriation impériale
Cette enclave de libertés électives au milieu d'empires centralisateurs ne pouvait être tolérée par l'autocratie moscovite montante.
Après l'alliance tragique du traité de Pereyaslav (1654) — conçu par les Ukrainiens comme une confédération militaire temporaire et mutuelle, mais interprété par Moscou comme une soumission perpétuelle —, les tsars s'attachent à démanteler méthodiquement l'autonomie ukrainienne. La rupture définitive intervient en 1709 à la bataille de Poltava, où l'hetman Ivan Mazepa s'allie au roi Charles XII de Suède pour tenter d'arracher l'Ukraine à l'hégémonie de Pierre Ier.
La riposte russe est d'une férocité absolue : massacre de la population de la capitale cosaque de Batouryn, interdiction d'imprimer en ukrainien, et réduction progressive des régiments. L'estocade finale est portée en 1775 par Catherine II : ses armées encerclent et rasent la Sitch zaporogue. Les cosaques libres sont contraints à l'exil vers le Danube ou transformés en serfs soumis à l'aristocratie russe.
Dans le même temps, l'Empire recycle le prestige militaire cosaque à ses propres fins : il crée des unités subordonnées au tsar (cosaques du Don, du Kouban, de l'Oural) pour garder ses frontières et réprimer les soulèvements populaires. L'image de l'insoumis zaporogue épris de république est ainsi effacée et remplacée, dans les représentations européennes, par celle du soldat du tsar.

Pourquoi le mythe cosaque forge l'Ukraine contemporaine
Malgré la destruction physique de l'Hetmanat, l'idéal cosaque ne s'est jamais éteint. Il a infusé la littérature du XIXe siècle, portée par le poète Taras Chevtchenko, qui rappelait sans cesse aux Ukrainiens qu'ils n'étaient pas nés pour la servitude.
Aujourd'hui, cet héritage ne relève pas de la reconstitution historique ou du folklore muséal. Il transparaît directement dans l'hymne national ukrainien, chanté quotidiennement : « Et nous prouverons, frères, que nous sommes de la lignée des cosaques ».
Il explique surtout la défiance congénitale de la société ukrainienne envers toute forme d'autorité arbitraire ou dictatoriale. De la Révolution orange de 2004 au soulèvement de Maïdan en 2014 — dont l'organisation logistique, avec ses « sotnias » (centaines) d'autodéfense et son conseil délibératif, reproduisait instinctivement la structure de la Sitch —, l'Ukraine contemporaine puise dans sa mémoire cosaque sa capacité d'auto-organisation horizontale et sa détermination militaire.
Comprendre les racines cosaques de l'Ukraine, c'est comprendre pourquoi ce pays résiste avec une telle intransigeance aux tentatives impériales de vassalisation : parce que sa conception de la citoyenneté n'est pas le fruit d'un don du prince, mais d'un serment d'hommes libres qui n'ont jamais accepté de maître.




