Ce souffle novateur porte un nom : Olexandra Exter (née Grigorievitch, 1882–1949). Véritable trait d'union vivant entre l'Europe occidentale et l'Ukraine, elle est l'une des figures les plus audacieuses de la modernité artistique du XXe siècle. Longtemps englobée hâtivement sous l'étiquette commode et réductrice d'« avant-garde russe », sa trajectoire et son langage visuel racontent pourtant une histoire tout autre : celle d'une créatrice profondément ancrée dans la lumière, les traditions populaires et l'effervescence intellectuelle de Kyiv.
Le studio de la rue Foundoukleïivska : le carrefour des audaces
Née à Bilostok et installée dès l'enfance avec sa famille à Kyiv, Olexandra Exter étudie à l'École d'art de Kyiv au début des années 1900. C'est dans cette ville carrefour, baignée par les coupoles dorées et les réminiscences du baroque ukrainien, que s'éveille sa sensibilité picturale.
Dès 1907, elle commence ses allers-retours réguliers entre l'Ukraine et la France. À Paris, elle se lie d'amitié avec Pablo Picasso, Georges Braque, Fernand Léger et le poète Guillaume Apollinaire. Mais contrairement à d'autres artistes de passage qui choisissent l'assimilation pure et simple, Exter refuse le mimétisme. Elle opère un va-et-vient fertile : elle rapporte à Kyiv les photographies des dernières toiles cubistes et les revues d'avant-garde parisiennes, tout en nourrissant ses propres recherches de l'art populaire de son pays natal.
À Kyiv, son atelier situé rue Foundoukleïivska (aujourd'hui rue Bohdan Khmelnytsky) devient le cœur battant de l'avant-garde locale. Les peintres Vadym Meller, Anatol Petrytsky, l'écrivain Ilia Ehrenbourg ou encore de jeunes chorégraphes comme Bronislava Nijinska s'y pressent. On y débat de la décomposition des formes, du dynamisme futuriste italien et du pouvoir brut des pigments.

Le choc des couleurs paysannes : Skoptsi et Verbivka
L'apport fondamental d'Olexandra Exter à l'histoire de l'art repose sur une intuition radicale : le cubisme français, souvent cérébral et monochrome, trouve son salut dans la vitalité chromatique de l'artisanat rural ukrainien.
Dans les années 1910, aux côtés de mécènes éclairées comme Natalia Davydova et Yevhenia Prybylska, Exter s'investit passionnément dans les ateliers coopératifs des villages de Skoptsi (région de Poltava) et de Verbivka (région de Tcherkassy). Là, elle collabore d'égal à égal avec des maîtresses de la peinture paysanne et de la broderie, notamment la virtuose Hanna Sobatchko-Chostak.
Exter ne cherche pas à folkloriser l'artisanat ni à l'enfermer dans un exotisme naïf. Au contraire, elle y discerne une formidable leçon d'abstraction pure : le sens instinctif du contraste, la franchise des rouges garance, des jaunes safran et des bleus cobalt, l'audace d'un rythme ornemental qui défie la perspective académique. En faisant dialoguer les esquisses constructivistes avec les mains des artisanes des campagnes ukrainiennes, Exter crée une passerelle inédite où la modernité la plus pointue s'enracine dans la mémoire matérielle d'une terre.

Révolutionner la scène : l'espace comme peinture tridimensionnelle
Si sa peinture de chevalet impressionne par sa force cinétique — où les ponts parisiens, les ports et les natures mortes semblent tourbillonner —, c'est dans les arts de la scène qu'Exter accomplit une véritable révolution spatiale.
À partir de 1916, sa collaboration avec le metteur en scène Alexandre Taïrov au Théâtre de Chambre de Moscou bouleverse les conventions théâtrales européennes. Elle bannit les toiles de fond peintes et les décors illusionnistes traditionnels. À la place, elle invente une scénographie architecturale à plusieurs niveaux : passerelles, escaliers métalliques, plans inclinés vertigineux et éclairages dynamiques aux gélatines colorées.
Ses costumes ne sont plus de simples vêtements d'époque : ce sont des sculptures mobiles, géométriques et cinétiques qui prolongent le corps de l'acteur et soulignent chaque trajectoire du mouvement. Pour la pièce Salomé d'Oscar Wilde (1917) ou Roméo et Juliette (1921), ses compositions théâtrales sidèrent par leur inventivité. Cette approche novatrice de la volumétrie influencera durablement la scénographie européenne, des scènes berlinoises aux créations parisiennes.
Plus tard, en 1924, ses créations futuristes de costumes cubistes en métal, plastique et carton pour le film de science-fiction Aelita de Yakov Protazanov marqueront à jamais l'imaginaire visuel du cinéma mondial.

L'exil français et le temps de la transmission
Fuyant les bouleversements et le durcissement idéologique du régime bolchevique, Olexandra Exter quitte définitivement l'Union soviétique en 1924, à l'occasion de la Biennale de Venise, pour s'établir en France.
À Paris, elle retrouve un milieu artistique qui la respecte profondément. Fernand Léger l'invite à enseigner au sein de son Académie d'art contemporain, où elle forme une génération internationale d'artistes à sa vision du rythme et de la couleur. Elle collabore également avec les Ballets romantiques russes et conçoit des maquettes de théâtre de marionnettes articulées, de véritables chefs-d'œuvre de miniaturisation moderniste.
À la fin des années 1930, installée dans sa maison de Fontenay-aux-Roses, au sud de Paris, elle se consacre avec une grande délicatesse à la réalisation de livres d'artistes uniques — des manuscrits entièrement calligraphiés et illustrés à la gouache, inspirés des enluminures médiévales et des motifs poétiques de la nature. C'est là qu'elle s'éteint en mars 1949, laissant derrière elle un corpus d'une liberté formelle éblouissante.

Décoloniser le regard : rendre à Kyiv sa pionnière
Pendant des décennies, l'historiographie occidentale a eu le réflexe d'amalgamer tous les artistes nés dans l'Empire russe ou passés par l'espace soviétique sous la bannière unificatrice de « l'avant-garde russe ». Cette grille de lecture impériale a invisiblement effacé les singularités géographiques, culturelles et nationales de créateurs majeurs.
Pourtant, la lumière d'Olexandra Exter n'a rien des brumes du Nord. Sa palette saturée, son sens baroque de la fête visuelle et son énergie rythmique trouvent leur matrice dans la clarté du Dniepr, la polychromie des églises baroques de Kyiv et les tapisseries éclatantes de Poltava. En refusant la monochromie parisienne pour faire triompher le lyrisme du motif populaire, Exter a offert au modernisme européen l'une de ses plus belles respirations.
Redécouvrir Olexandra Exter aujourd'hui à travers une grille de lecture décoloniale, ce n'est pas seulement rétablir une rigueur historique : c'est comprendre que l'Ukraine n'a jamais été la simple périphérie d'un empire, mais un foyer autonome, incandescent et cosmopolite, qui a directement contribué à forger la grammaire de l'art moderne mondial.





