Pour un lecteur français familier des salons littéraires parisiens du XIXe siècle, le profil d'Olha Drahomanova (1849–1930), universellement connue sous son pseudonyme d'Olena Pchilka (« la petite abeille »), a de quoi déconcerter. Elle n'était pas une figure de bohème en rupture de ban, mais une femme issue de la haute noblesse terrienne, polyglotte, mère de six enfants, négociant avec une assurance désarmante aussi bien avec les imprimeurs qu'avec la police secrète tsariste.
Alors que l'Empire russe considérait la culture ukrainienne au mieux comme un dialecte paysan pittoresque, au pire comme une sédition politique à éradiquer, Olena Pchilka a compris que la survie d'une nation ne se jouait pas seulement sur les champs de bataille, mais dans les livres pour enfants, les revues d'avant-garde et les motifs géométriques brodés sur le lin.

Une éducation aristocratique et européenne
Née à Hadiatch, dans la région de Poltava, Olha grandit au sein de la famille Drahomanov, dont l'arbre généalogique remonte aux interprètes diplomatiques des chancelleries cosaques du XVIIe siècle. Chez elle, on baigne dans les Lumières, les classiques français et allemands, tout en cultivant un attachement viscéral à la langue vernaculaire. Son frère aîné, Mykhaïlo Drahomanov, deviendra l'un des plus illustres historiens, philosophes et théoriciens politiques ukrainiens, forcé plus tard à l'exil à Genève et à Sofia.
Diplômée de la prestigieuse pension Nelgovska pour jeunes filles nobles à Kyiv, la jeune femme maîtrise le français et l'allemand et fait même ses débuts littéraires à dix-sept ans en écrivant une nouvelle... en allemand.
Mais à l'heure où l'élite russifiée troque sa langue maternelle contre le français ou le russe impérial par convenance sociale, Olha fait le choix inverse, hautement subversif : elle décide de vivre, de penser, d'éduquer et d'écrire rigoureusement en ukrainien. Son mariage avec le juriste Petro Kosatch lui offre une assise matérielle et un partenaire intellectuel dévoué, qui saura soutenir sans réserve ses projets les plus audacieux.
L'école buissonnière contre la russification
En 1876, le tsar Alexandre II promulgue l'oukase d'Ems : un décret d'une rare violence culturelle qui interdit formellement d'imprimer des livres en ukrainien, d'importer des publications de l'étranger, de jouer des pièces de théâtre ou même d'écrire des paroles sous des partitions musicales dans cette langue. Le pouvoir impérial veut faire table rase de l'identité ukrainienne.
Face à ce rouleau compresseur colonial, Olena Pchilka refuse de scolariser ses enfants dans les gymnases d'État russificateurs. Dans leur domaine de Kolodiajne, en Volhynie — qu'on surnommera bientôt « l'Athènes volhynienne » —, elle invente son propre système pédagogique. Les enfants Kosatch apprennent l'histoire universelle, la philosophie, le grec ancien, le latin, le français, l'anglais et l'allemand, traduisent Homère, Victor Hugo, George Sand et Andersen, tout en parlant exclusivement ukrainien à table.
Parmi ces enfants grandit Larysa, la future Lesya Ukrainka. C'est Olena qui forge ce pseudonyme littéraire pour sa fille, façonne son génie intellectuel et l'encourage à porter la littérature ukrainienne au niveau des grands mythes européens.
L'ethnographie comme science exacte : sauver l'ornement
Dès les années 1870, Olena Pchilka sillonne les villages de Volhynie pour consigner les chants, les coutumes et surtout les broderies paysannes. En 1876, elle publie à ses frais un ouvrage monumental : L'Ornement populaire ukrainien.
Loin d'un simple recueil folklorique, ce travail relève de la sémiologie visuelle la plus pointue. Elle analyse les losanges, les étoiles à huit branches et les arabesques végétales, démontrant la filiation directe de ces motifs avec l'art médiéval de la Rus' de Kyiv et les civilisations pré-chrétiennes. Pchilka y mène un combat esthétique sans concession : elle dénonce les motifs floraux criards introduits par les manufactures commerciales russes et exhorte à préserver la pureté géométrique et la bichromie rouge et bleue traditionnelle. Son travail traverse les frontières et attire l'attention des cercles savants européens, imposant l'art textile ukrainien comme une discipline ethnologique majeure.
Combats féministes et journalisme de combat
Pchilka ne s'est jamais laissée enfermer dans le rôle de mère de famille ou de collectionneuse de musée. En 1887, avec l'écrivaine galicienne Natalia Kobrynska, elle édite à Lviv l'almanach Le Premier Bouquet (Pershyï vinok) : l'une des toutes premières anthologies féministes d'Europe centrale et orientale, entièrement rédigée et financée par des femmes.
Dans ses propres récits et nouvelles (notamment Les Camarades, 1887), elle met en scène des jeunes femmes qui refusent le mariage arrangé, partent étudier la médecine à Zurich et revendiquent leur autonomie intellectuelle et financière — devançant de plusieurs décennies les revendications contemporaines.
Lorsque la révolution de 1905 contraint le tsarisme à lâcher du lest sur la censure, elle fonde et dirige à Poltava le journal Ridnyï Kraï (Le Pays natal) ainsi que le premier périodique pour la jeunesse, Moloda Oukraïna. Rédactrice en chef exigeante, elle enrichit la langue littéraire de néologismes aujourd'hui devenus courants, publie les jeunes talents de l'époque et signe des éditoriaux cinglants contre les expéditions punitives impériales et les procès politiques.

Le courage du verbe face aux empires
L'intransigeance civique d'Olena Pchilka relevait parfois de la pure témérité. En septembre 1903, lors de l'inauguration solennelle du monument au poète Ivan Kotliarevsky à Poltava, les autorités impériales interdisent formellement aux orateurs de s'exprimer en ukrainien. Plusieurs délégués masculins courbent l'échine ou renoncent. Olena Pchilka monte à la tribune, fait fi de l'injonction et prononce son discours en ukrainien devant une salle médusée, provoquant une ovation générale et l'intervention immédiate de la police.
Ni les deuils foudroyants — la perte précoce de son fils Mykhaïlo, puis de son mari, et enfin de sa fille Lesya en 1913 —, ni les persécutions ne brisent son tempérament. Sous la terreur bolchevique, déjà âgée de plus de soixante-dix ans, elle est arrêtée par la Tchéka à Hadiatch en 1920 pour avoir drapé un buste de Taras Chevtchenko des couleurs nationales bleue et jaune. Relâchée sous la pression d'intellectuels locaux, elle est élue en 1925 membre correspondant de l'Académie des sciences d'Ukraine, continuant d'écrire et de classer ses archives jusqu'à son dernier souffle à Kyiv en 1930.
Pourquoi la relire aujourd'hui ?
Sous l'ère soviétique, l'idéologie officielle a tenté d'effacer son nom, la reléguant au simple statut de « mère de Lesya Ukrainka » ou la qualifiant de « nationaliste bourgeoise » en raison de son refus total des compromissions bolcheviques.
Redécouvrir Olena Pchilka aujourd'hui, c'est comprendre comment une nation sans État a pu résister à l'assimilation impériale grâce à l'alliance de la rigueur scientifique, de l'éducation familiale et de l'exigence esthétique. Cette femme indomptable aura prouvé que face à la violence coloniale, le travail patient, méthodique et quotidien de la culture — celui de l'abeille — est souvent l'arme la plus redoutable.




