Que peut une comptine face à la violence politique ? À première vue, bien peu. Elle parle d’un oiseau, d’une mère, d’un enfant qui découvre l’école. Pourtant, lorsque la place d’une langue dans la vie publique demeure précaire, écrire pour les plus jeunes prend une autre dimension : celle de la transmission.
La vie d’Ivanna Blazhkevych éclaire cette relation entre les mots les plus simples et les enjeux les plus graves. Institutrice, auteure de poèmes, de récits et de pièces pour enfants, elle appartenait à cette génération de femmes pour lesquelles la littérature ne se limitait pas à la publication d’un livre. Elle se prolongeait dans une salle de classe, une bibliothèque villageoise, un cours destiné aux adultes.
Pour découvrir la culture ukrainienne, son parcours offre une entrée moins attendue que celle des grandes figures nationales : une histoire à hauteur d’enfant, au cœur des villages de l’ouest de l’Ukraine.

Une Ukrainienne dans l’Europe des empires
Ivanna Borodiievych naît le 9 octobre 1886 à Denysiv, près de Ternopil. Cette localité appartient alors à la Galicie austro-hongroise — une région historique d’Europe centrale, à ne pas confondre avec la Galice espagnole.
Ce repère géographique importe. L’histoire ukrainienne ne se déroule pas tout entière dans l’Empire russe. L’Ukraine occidentale possède aussi une histoire liée aux Habsbourg, puis à la Pologne de l’entre-deux-guerres, avant de passer sous domination soviétique. Le parcours de Blazhkevych traverse ces changements de souveraineté, sans que son attachement à la culture ukrainienne disparaisse avec eux.
Fille d’un instituteur, elle perd sa mère dans sa petite enfance. Elle étudie à Denysiv, puis à Ternopil, et obtient sa qualification d’enseignante en passant les examens de l’école normale de Lviv comme candidate externe. En 1911, elle épouse Ivan Blazhkevych, lui aussi enseignant.
L’école constitue ainsi le cadre de sa vie familiale autant que celui de son engagement. Mais elle n’en reste pas aux enfants : elle participe à la lutte contre l’analphabétisme et à l’organisation d’activités éducatives dans les villages. Les notices bibliographiques de Ternopil attestent également ses liens avec les écrivaines Olha Kobylianska et Ouliana Kravtchenko, ainsi qu’avec l’écrivain Tymoteï Bordouliak. Elle s’inscrit donc dans un milieu littéraire, et non dans une tradition villageoise isolée.
La guerre vue depuis une école
En 1914, son mari est mobilisé. À Zaloukva, près de la ville de Halych, Ivanna reprend la direction de l’école tout en s’occupant de ses jeunes enfants.
La Première Guerre mondiale, souvent racontée en France depuis les tranchées du front occidental, prend ici un autre visage : celui des populations déplacées, des familles séparées, des enfants à nourrir. Blazhkevych organise des secours aux plus vulnérables. Selon l’historienne Oksana Drohobytska, elle crée en 1917 une structure d’aide aux orphelins, puis participe à l’assistance aux anciens prisonniers de guerre.
Ses écrits personnels donnent accès à cette expérience civile du conflit. Drohobytska cite notamment cette observation de son journal :
« La situation d’une femme avec des enfants sur la ligne de front est bien pire que celle d’un soldat dans les tranchées. »
Cette phrase, traduite de l’ukrainien, ne dit pas toute la guerre. Elle en déplace le regard. Elle rappelle que survivre, soigner et maintenir une école ouverte appartiennent aussi à son histoire. Étude d’Oksana Drohobytska, avec extraits du journal

Une institutrice engagée dans la vie politique
En novembre 1918, au moment de l’effondrement de l’Autriche-Hongrie, Blazhkevych soutient la République populaire d’Ukraine occidentale, un État ukrainien éphémère dont le territoire devient l’enjeu d’une guerre avec la Pologne.
Son engagement n’est pas seulement symbolique. Elle mobilise des habitants de sa région et participe aux initiatives ukrainiennes locales. Les persécutions qui suivent marquent profondément sa vie. Dans un passage de ses souvenirs reproduit par l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, elle rapporte dix-sept perquisitions à son domicile et huit arrestations en douze jours.
En 1928, elle se présente aux élections législatives polonaises sous les couleurs du Parti socialiste-radical ukrainien. L’institutrice est donc aussi une femme qui entend intervenir dans les institutions et défendre publiquement les intérêts de sa communauté. Notice de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale
Sa biographie comporte des épisodes particulièrement douloureux. En septembre de cette même année, deux de ses filles, Sofia et Liouba, meurent à trois jours d’intervalle. L’Institut ukrainien de la mémoire nationale et l’étude de Drohobytska rapportent un empoisonnement au chocolat, suivi d’une lettre de menace liant leur mort à l’engagement ukrainien de leur mère. Ces récits appellent toutefois une vérification des documents originaux avant toute attribution précise des responsabilités.
En novembre 1938, selon ces mêmes sources, Blazhkevych subit un violent passage à tabac par des gendarmes polonais, puis une longue hospitalisation à Lviv.
Ces violences ne doivent ni être escamotées, ni absorber tout son portrait. Réduire Blazhkevych à ses souffrances ferait disparaître ce qui occupa tant de ses journées : enseigner, organiser, écrire.
Les femmes, l’éducation et l’autonomie
Blazhkevych contribue à l’ouverture de jardins d’enfants, organise des cours pratiques pour les femmes et encourage leur participation aux coopératives.
Pour un lecteur français, cette activité peut se comprendre dans le vocabulaire de l’éducation populaire et de l’économie coopérative. Il s’agit de rendre les savoirs accessibles, de développer l’entraide et de donner aux femmes une place dans la vie collective.
Son action montre également que la culture ukrainienne ne se construisait pas uniquement dans les grandes villes ou les cercles d’écrivains. Elle reposait sur un travail quotidien, souvent assuré par des femmes : accueillir les enfants, faire circuler les livres, préparer des représentations, écrire pour la presse. Blazhkevych collabore notamment à des périodiques féminins ukrainiens et publie des articles sur la pédagogie, la coopération et la vie culturelle. Notice de la Bibliothèque régionale pour enfants de Ternopil

Une littérature pour entrer dans sa propre langue
Son apport à la littérature ukrainienne tient d’abord à la diversité des formes destinées aux enfants : poésie, récit bref et théâtre.
Dans les années 1920 et 1930 paraissent notamment Taras chez le chantre — traduction indicative de Taras ou diaka — en 1923, Une œuvre en l’honneur de Taras en 1924, puis une pièce consacrée à l’enfance d’Ivan Franko en 1936.
Ces références demandent quelques mots d’explication. Taras Chevtchenko est un poète central de la culture ukrainienne ; Ivan Franko, un écrivain majeur auquel Blazhkevych consacre une œuvre théâtrale pour les jeunes. En choisissant leur enfance ou des formes accessibles aux enfants, elle fait entrer les figures littéraires dans un univers moins distant que celui des monuments et des cérémonies.
Sa contribution est aussi celle d’une auteure qui fournit des textes pouvant être lus, récités ou joués. La littérature devient une pratique : on n’y rencontre pas seulement des personnages, on y prend soi-même la parole.
Après la Seconde Guerre mondiale, elle continue de publier. Paraissent notamment Podolianotchka en 1958 et La Cigogne est arrivée en 1971. Certains de ses poèmes sont mis en musique, notamment par le compositeur Anatoli Kos-Anatolsky. Cette circulation entre le livre, la scène et le chant constitue une dimension importante de son œuvre. Bibliographie des œuvres et notice littéraire
Il serait excessif de la présenter comme une révolutionnaire des formes poétiques. Son importance est ailleurs : dans la continuité qu’elle établit entre création littéraire et travail éducatif. Ses livres donnent aux jeunes lecteurs des mots pour leur environnement familier, tout en les reliant à une mémoire culturelle plus vaste.

Écrire aussi pour conserver des traces
Blazhkevych ne se limite pas à la littérature enfantine. Elle recueille des matériaux folkloriques, écrit sur la pédagogie et l’ethnographie, et laisse des souvenirs sur des personnalités de la culture ukrainienne, parmi lesquelles Ivan Franko, Olha Kobylianska et Vassyl Stefanyk.
À son œuvre pour les enfants s’ajoute ainsi une œuvre de mémoire. L’une transmet une langue aux nouveaux lecteurs ; l’autre conserve les traces de celles et ceux qui l’ont fait vivre avant eux.
Admise à l’Union des écrivains d’Ukraine en 1963, elle poursuit son activité littéraire jusqu’à la fin de sa vie. Elle meurt à Denysiv en mars 1977, à quatre-vingt-dix ans. Une maison-musée y conserve sa mémoire, et un prix littéraire portant son nom est créé en 1993.

Découvrir l’Ukraine autrement
Pourquoi lire aujourd’hui une auteure de petits poèmes et de pièces scolaires ?
Parce que son parcours permet de découvrir l’Ukraine autrement que par les seules cartes militaires ou les changements de frontières. Il révèle une société qui enseigne, publie, s’organise et débat ; une culture entretenue par des initiatives locales autant que par ses grands écrivains.
L’histoire de Blazhkevych invite aussi à nuancer notre manière de parler de résistance culturelle. Celle-ci ne prend pas toujours la forme d’une œuvre clandestine ou d’un manifeste. Elle peut consister à créer les conditions ordinaires de la transmission : un lieu où apprendre, un livre à lire, une langue dans laquelle un enfant peut raconter le monde.
Se souvenir d’Ivanna Blazhkevych, c’est donc reconnaître une écrivaine, mais aussi le travail qui rend les écrivains possibles. Avant qu’une littérature ne trouve sa place dans une bibliothèque européenne, il faut que des enfants puissent y entrer.
Elle leur en a ouvert la porte.




