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Musique

Solomiya Krushelnytska : la voix qui sauva Puccini et défia les empires

Par une soirée de mai 1904, le maestro Giacomo Puccini joue son destin à Brescia. Quelques mois plus tôt, la création de Madama Butterfly à la Scala de Milan a tourné au fiasco humiliant, sabotée par les sifflets et les rivalités de cour. Pour ressusciter son œuvre meurtrie, le compositeur ne fait appel ni à une diva italienne, ni à une gloire parisienne. Il confie Cio-Cio-San à une soprano venue de Galicie : Solomiya Krushelnytska. Au baisser de rideau, le public est debout, en larmes. Puccini lui dédie son portrait avec ces mots restés célèbres : « À la plus splendide et charmante Butterfly ».

Administrateur 23 septembre 2026
Solomiya Krushelnytska : la voix qui sauva Puccini et défia les empires

Née un 23 septembre 1872 dans le village de Biliavyntsi, alors sous l'Empire austro-hongrois, Solomiya Krushelnytska n’était pas seulement la cantatrice acclamée de la Scala, du Teatro Real de Madrid ou de l’Opéra Garnier. Elle incarnait ce que la modernité musicale européenne avait de plus audacieux : une voix d'une étendue exceptionnelle de trois octaves, capable de dompter les partitions réputées impossibles de Richard Wagner et de Richard Strauss (SaloméElektra), tout en refusant obstinément de dissoudre son identité ukrainienne dans les grands récits impériaux de l'époque.

Solomiya Krushelnytska dans le rôle de Cio-Cio-San (« Madama Butterfly » de Puccini), Brescia, 1904. C'est son interprétation magistrale qui sauva le chef-d'œuvre du maestro italien après le fiasco de la création milanaise.

Une cosmopolite forgée au cœur de la Mitteleuropa

Pour comprendre Solomiya Krushelnytska, le public français doit se défaire du cliché orientaliste associant l'Ukraine à une lointaine périphérie russe. Fille d'un prêtre gréco-catholique d'une lignée noble et cultivée, formée à Lviv puis à Milan, elle appartenait de plain-pied à cette Europe centrale polyglotte, intellectuelle et raffinée. Elle chantait en huit langues, dialoguant d’égale à égale avec Enrico Caruso, Titta Ruffo ou Arturo Toscanini.

Pourtant, au sommet de sa gloire internationale, alors que les théâtres de Saint-Pétersbourg ou de Vienne tentaient de l'étiqueter commodément comme « cantatrice russe » ou « autrichienne », Krushelnytska imposait une clause singulière dans ses contrats : chaque récital devait s'achever par des chants traditionnels ukrainiens. Face aux salons parisiens ou aux parterres aristocratiques de Buenos Aires, elle donnait à entendre la langue d'un peuple que le pouvoir tsariste s'évertuait alors à interdire par décrets impériaux (notamment l'Oukaze d'Ems). L'art lyrique devenait, sous son souffle, un acte de souveraineté culturelle.

Fidèle à ses racines galiciennes : Krushelnytska en costume traditionnel ukrainien. Au sommet de sa gloire internationale, la diva exigeait d'achever chacun de ses récitals mondiaux par des chants de sa terre natale, défiant la censure tsariste.

Le crépuscule des empires et le piège soviétique

En 1939, installée en Toscane dans sa villa de Viareggio après une retraite scénique consacrée à l'enseignement, Solomiya retourne en Galicie pour visiter sa famille. Le piège de l’histoire se referme brutalement : le pacte germano-soviétique est signé, et l’Armée rouge envahit l'ouest de l'Ukraine. La diva mondiale, veuve de l'avocat et maire de Viareggio Cesare Riccioni, est dépouillée de ses biens. Sa maison de Lviv est confisquée, ne lui laissant qu'un modeste appartement où elle cohabite avec sa sœur.

Le régime stalinien réserve à l'artiste un traitement caractéristique de sa machine coloniale : l'humiliation feutrée. Citoyenne italienne par son mariage, elle se voit refuser pendant des années le visa de sortie pour rentrer en Italie. Pour avoir le droit d'enseigner au Conservatoire de Lviv et obtenir une ration de survie, les autorités exigent qu’elle demande la nationalité soviétique. Moscou ira jusqu'à lui imposer de renoncer formellement à ses droits sur sa villa italienne au profit de l'État soviétique avant de lui accorder le titre de professeure, puis, tardivement, d'« Artiste émérite ».

L'empire soviétique tenta alors ce qu'il a toujours fait avec les génies ukrainiens : les domestiquer, les effacer de la mémoire mondiale ou les intégrer de force dans le panthéon du « réalisme socialiste » soviétique, en gommant son cosmopolitisme européen et son patriotisme sans concession.

Une Européenne émancipée : Solomiya Krushelnytska à Viareggio (Toscane) dans l'entre-deux-guerres. Épouse du marquis et avocat Cesare Riccioni, elle menait une vie intellectuelle brillante avant d'être prise au piège de l'annexion soviétique en 1939.

Pourquoi la France et l'Europe doivent réapprendre son nom

Solomiya Krushelnytska s'est éteinte à Lviv en novembre 1952. Si la Scala de Milan conserve son buste et que l’Opéra de Lviv porte aujourd'hui fièrement son nom, son histoire résonne avec une acuité brûlante dans l'Europe contemporaine.

À l'heure où la Russie tente à nouveau d'annihiler l'existence même de la culture ukrainienne en bombardant ses théâtres et en pillant ses musées, redécouvrir Krushelnytska n'est pas un simple exercice d'archéologie musicale. C’est un acte de décolonisation du regard. C’est rappeler que bien avant que les frontières ne soient redessinées par les guerres, l'Ukraine dialoguait directement avec Paris, Milan et Rome, non pas comme une marge subalterne, mais comme un foyer majeur de la grande culture européenne.

Dernières années à Lviv : Solomiya Krushelnytska enseignant au Conservatoire sous le joug stalinien (vers 1950). Dépouillée de ses biens et privée de son passeport italien, la diva planétaire transmit jusqu'au bout l'exigence de la grande école lyrique européenne.