La bandoura ne se contente pas d’accompagner une voix : elle semble en prolonger le souffle. Posée contre le corps, sa caisse ample fait vibrer des dizaines de cordes. Certaines portent la mélodie, d’autres soutiennent les basses. De cette architecture naît un son capable de remplir l’espace tout en conservant l’intimité d’une parole chantée.
Dire que la bandoura incarne « l’âme ukrainienne » peut sembler une formule. Elle prend toutefois un sens plus concret lorsque l’on écoute celles et ceux qui la jouent. Pour la musicienne et chanteuse Anna Bystrichenko, interrogée par France Musique, l’instrument est profondément lié à l’histoire du pays. Son témoignage invite à entendre dans la bandoura non un emblème figé, mais une tradition vivante : façonnée par des musiciens, transmise par le chant et sans cesse renouvelée.
Un instrument entre luth et cithare
La bandoura se distingue d’emblée par sa forme. Sa caisse de résonance, large et arrondie, porte des cordes disposées de manière à permettre au musicien de jouer accompagnement et mélodie. Dans le style de Kyiv décrit par Bystrichenko, la main gauche intervient sur les cordes graves du manche, tandis que la droite joue les cordes mélodiques réparties autour de la caisse.
L’instrument moderne peut compter entre 60 et 70 cordes, selon la musicienne. Leur proximité exige une grande précision : les doigts doivent trouver les notes sans hésitation, souvent à l’aide de faux ongles adaptés au jeu. Un mécanisme de leviers permet par ailleurs de modifier la tonalité. La bandoura est donc à la fois un instrument traditionnel et un instrument élaboré, dont les possibilités techniques ont évolué avec les besoins des interprètes.
Son histoire est liée à celle de la kobza, instrument à cordes plus ancien. Bystrichenko décrit une évolution progressive : la caisse s’agrandit, le manche se déplace et le nombre de cordes augmente. Kobza et bandoura coexistent avant que cette dernière ne s’impose davantage, notamment à partir du XVIIIᵉ siècle. Les appellations ont parfois varié selon les régions et les usages ; cette proximité des noms rappelle que les traditions instrumentales ne se développent pas toujours selon des frontières nettes.
Les kobzars et la mémoire chantée
La bandoura est indissociable de la figure du kobzar, musicien itinérant associé au chant et à la récitation. Accompagnés de leur instrument, les kobzars interprétaient notamment des dumy — de longs chants narratifs évoquant des épisodes historiques, des épreuves et des figures héroïques. Le récit avançait au rythme de la voix, tandis que les cordes en soulignaient les inflexions.
Cette tradition donne à la bandoura une fonction qui dépasse le divertissement. Elle devient un moyen de raconter, de transmettre et de faire circuler une mémoire collective, souvent en dehors des institutions écrites. Le chant peut porter une histoire là où les archives sont absentes ou silencieuses ; il la transmet, non comme un récit immuable, mais comme une parole interprétée devant un public.
Il serait toutefois réducteur de transformer les kobzars en figures uniformes, ou de faire de chaque duma un simple chant patriotique. Leur répertoire, comme celui de toute tradition orale, se compose de formes et de thèmes divers. C’est précisément cette diversité qui rend la pratique si importante : la bandoura accompagne une culture de la parole où l’histoire, la poésie et la musique se rencontrent.
Une tradition marquée par les rapports de pouvoir
L’histoire de la bandoura ne peut être séparée de celle des pressions exercées sur la culture ukrainienne. Les traditions musicales liées à la langue, aux récits historiques et à la mémoire collective ont parfois été perçues comme des signes d’autonomie culturelle. Dans son entretien, Bystrichenko évoque la persécution des kobzars et les répressions de l’époque stalinienne. Ces épisodes doivent être abordés avec rigueur : les récits qui circulent autour des musiciens sont parfois devenus légendaires, et chaque affirmation historique précise demande à être confrontée à des sources vérifiables.
Cette prudence ne diminue pas la portée du témoignage. Elle permet au contraire de distinguer la mémoire transmise par les artistes des faits qui doivent être établis par les archives. Une chose demeure essentielle : la bandoura a traversé des périodes où l’expression culturelle ukrainienne était restreinte. Le fait qu’elle se joue et s’enseigne encore aujourd’hui relève donc aussi d’une histoire de continuité.

Un instrument ancien, des formes nouvelles
La bandoura n’appartient pas seulement au passé. Elle accompagne des voix, se joue en formation et s’inscrit dans des parcours de formation musicale. Bystrichenko, qui a commencé par le piano avant de choisir cet instrument à l’école de musique, associe aujourd’hui son jeu à sa voix de soprano. Son parcours dit quelque chose de la transmission : une rencontre, une écoute, puis un choix qui engage toute une vie musicale.
Dans ses formes contemporaines, l’instrument conserve sa relation privilégiée au chant tout en offrant aux interprètes un large éventail de possibilités. Sa sonorité peut soutenir une mélodie populaire, mais aussi s’inscrire dans des arrangements nouveaux. Il ne s’agit pas de préserver la tradition sous verre : il s’agit de la faire vivre sans effacer ce qui la relie à son histoire.
La bandoura est emblématique de l’Ukraine non parce qu’elle résumerait à elle seule un peuple, mais parce qu’elle rend audible une part de son expérience : le lien entre la voix et la mémoire, entre la création artistique et la transmission. Quand ses cordes vibrent contre le corps du musicien, l’histoire cesse d’être une abstraction. Elle devient souffle, timbre et présence — une culture qui, malgré les ruptures, continue de parler.





