Des couronnes de fleurs sur l’eau, des chants autour du feu, une fleur que personne ne trouvera : la fête de Kupala raconte une autre manière d’habiter l’été.
En France, les feux de la Saint-Jean annoncent encore l’été dans certaines régions. À Perpignan, la fête réunit flamme, danses et herbes cueillies au matin. Cette scène offre une porte d’entrée vers une tradition ukrainienne à la fois familière et singulière : la nuit de Kupala, ou Ivana Kupala. Elle aussi rassemble les gens autour du feu. Mais il faut regarder du côté de la rivière pour comprendre ce qui s’y joue.
Au crépuscule, les jeunes filles tressaient des couronnes de fleurs et d’herbes, puis les déposaient sur l’eau. On suivait leur course avec attention : selon la croyance, le mouvement d’une couronne pouvait annoncer une rencontre ou un mariage. Près du feu, on chantait, on dansait et l’on sautait parfois par-dessus les flammes, seul ou à deux. Ailleurs, on ornait de fleurs et de rubans une branche ou un petit arbre autour duquel se déroulait une partie de la fête. Il n’existait pas une cérémonie identique dans toute l’Ukraine : les gestes et leur importance variaient selon les lieux.
Le feu, l’eau et les plantes formaient le cœur de cette nuit. On leur prêtait des vertus de protection, de guérison ou de fécondité. Ces croyances disent quelque chose de la vie des communautés qui les ont transmises : le rapport aux saisons, l’attention portée aux récoltes, mais aussi la place qu’occupait la jeunesse dans les réjouissances collectives.
Et puis il y avait la quête la plus impossible de toutes : chercher la fleur de fougère. D’après la légende, elle n’apparaîtrait qu’un instant, pendant la nuit de Kupala, et révélerait des trésors à la personne qui la découvrirait. La fougère ne fleurit pas. C’est précisément ce qui rend le récit si tenace : il invite à partir à la recherche de ce que l’on sait introuvable.
Le nom Ivana Kupala porte lui-même les traces de plusieurs époques. Les coutumes populaires de Kupala ont été associées, au fil du temps, à la fête chrétienne de la naissance de Jean-Baptiste. Cette proximité ne fait pas des rondes autour du feu une cérémonie religieuse : la fête populaire et la célébration chrétienne ont des significations distinctes. La question de la date peut aussi surprendre : longtemps célébrée dans la nuit du 6 au 7 juillet selon l’ancien calendrier ecclésiastique, la fête est aujourd’hui située, pour celles et ceux qui suivent le nouveau calendrier, dans la nuit du 23 au 24 juin. Elle se rapproche ainsi des feux de la Saint-Jean connus du public français, sans se confondre avec eux.
Il serait tentant de présenter Kupala comme une fête demeurée intacte depuis un passé lointain. Ce serait oublier que les traditions changent. L’ethnologue Iryna Batyrieva rappelle que certaines formes actuelles de célébration sont des reconstitutions, notamment marquées par les mises en scène de l’époque soviétique. Les reconnaître comme telles n’enlève rien à la force des chants, des récits et des gestes transmis. Cela permet, au contraire, de voir les Ukrainiens non comme les figurants d’un folklore figé, mais comme les acteurs de leur propre culture.
Une couronne s’éloigne sur l’eau. Sur la rive, quelqu’un attend encore de voir où elle ira. Kupala tient peut-être dans cette image : une fête où l’on chante ensemble, tout en laissant à chacun le droit de rêver à ce que la nuit lui réserve.


